LA NATURE À L'ÂGE DE SA PRODUCTION
NUMÉRIQUE
Des graminées d'un vert, d'un bleu, d'un
rouge tous aussi improbables, croissent sur l'écran lumineux
et ondulent au gré d'un souffle alizéen. Leurs nervurations,
visibles par transparence à chaque balancement de leurs feuilles,
composent des architectures complexes. D'abord fragiles pousses, elles
s'enhardissent et dressent leurs tiges vers un invisible ciel. Tant
que rien ne vient contrarier leur expansion, elles prolifèrent
et tendent à saturer tout l'espace. Ce qui les meut c'est cette
volonté de puissance du vivant si bien analysée par Nietzsche.
Ce vouloir vivre sans autre finalité que la perpétuation
de lui-même.
Le procès de leur développement
et de leur déclin paraît naturel, à sa rapidité
près. On dirait un film en accéléré. Sauf
que le cycle nous semble ne connaître ni début ni fin.
Nous comprenons alors que ce que nous regardons est une nature de synthèse
; que ces végétations luxuriantes qui se balancent au
vent, sont le produit de logiciels (1) tout spécialement créés.
Un végétal surgit puis disparaît, sans laisser de
trace, cédant simplement la place à un autre possible.
En fait à une autre possibilité de l'uvre. Car le
cycle des apparitions et des disparitions que l'on trouvait si mimétique
de la vie, renvoie à l'ouverture de l'uvre sur ses propres
potentialités. Ce que l'on prenait pour la volonté d'expansion
de la plante est celle de l'uvre en perpétuelle tension
évolutive.
Chaque plante a son programme morphogénétique,
mais, dans sa sophistication, le calcul a prévu de l'aléatoire
dans sa croissance. Et c'est en vain qu'on guetterait sa réapparition
au lieu de son évanouissement. Elle repoussera, elle ou son clône,
quelque part sur l'écran, en fonction du hasard ménagé
dans sa programmation germinative. Peut-être au lieu où
on l'a perdue. Plus probablement ailleurs. Mais elle repoussera. Car
cette "autre nature" (2), ou cette sur-nature, est le contraire
d'une nature morte. Elle est vivante. Elle est vivace. Elle est même
prolifique. Et cette prolifération imprévisible, quoique
savamment calculée, nous enchante parce qu'elle crée des
effets de transparences et de surimpressions qui nous font rêver.
Rien à voir avec la prolifération anxiogène d'une
nature envahissante. Nous ne sommes pas au bord du chaos par saturation
de l'espace. Nous ne sommes pas devant l'imminence d'un péril
végétal. Nous sommes dans un rapport d'immanence joyeux
avec l'organique. Car l'uvre de Miguel Chevalier est aussi jubilatoire
que réflexive. Elle nous entraîne dans le monde voluptueux
et langoureux des paradis artificiels (3). Mais tous les paradis ne
sont-ils pas artificiels ?
Nous en oublierions presque que ce qui nous émerveille
ce n'est pas la croissance ni la prolifération des plantes, mais
celle des images qui en donne l'illusion ; que ce qui nous ravit c'est
d'être pris dans la ronde joyeusement colorée des pixels.
Nous en oublierions presque que ce que nous voyons c'est le travail
du passage de l'algorithme à l'image et non celui de l'évolution
du vivant, du germen à la plante, de l'ADN végétal
à ces plans de maïs gorgés d'une chlorophylle de
couleur électrique, qui naissent et grandissent sur des écrans
à plasma, sur des voiles de tulle ou dans une bulle de plastique.
La science a toujours cherché à
transformer notre univers phénoménologique constitué
d'événements, d'accidents, de sensations, en modèles
et en calculs afin de le rendre intelligible. La modélisation
a un prix. Au cours de l'opération ce qui se perd c'est la part
de l'imagination, de l'émotion, du rêve. Avec Miguel Chevalier
l'intelligible prend sa revanche. C'est la raison calculante qui vient
à produire du sensible et du poétique. C'est elle qui
engendre ces formes végétales qui incitent à la
rêverie et qui reculent les bornes de notre imaginaire. Il se
peut que ces frêles forêts artificielles ne soient pas propices
aux épanchements romantiques et que nul Olympio (4), s'il s'en
trouve aujourd'hui, ne les choisirait comme confidentes de sa douleur.
Il est vrai qu'elles s'adressent plus à la sensorialité,
notamment aux perceptions visuelles qu'excitent leurs couleurs vives,
qu'au sentiment. Mais elles comblent en nous et l'enfant toujours en
demande d'images, et l'adulte qui s'étonne que tant de fragilité
émouvante sorte du nombre, du calcul, du "comput".
Miguel Chevalier appelle certaines de ses efflorescences
rose fushia : "pensées numériques" (5). Pas
de meilleure dénomination pour cette flore de l'intelligence
mathématique, générée par le calcul et non
par la numérisation d'images volées à la nature.
Les "pensées numériques" ne représentent
pas le réel que pourtant leur forme évoque. Elles le simulent.
Tout comme les plans de maïs transréels dont la morphogenèse
simule des processus de développement empruntés à
la botanique. Le règne de la nature de synthèse n'est
pas celui du simulacre annoncé par Jean Baudrillard, lequel reste
encore mélancoliquement attaché au réel dont il
a pris la place. C'est celui de la simulation affranchie de toute réalité
phénoménale. Et c'est précisément à
cet affranchissement que les végétations numériques
de Miguel Chevalier doivent cette légèreté au sens
physique et métaphysique du terme, qui nous fascine et nous séduit.
Elles sont sans attaches. Sans enracinement dans le sol matériel.
Sans ancrage dans le ciel philosophique des idées. Elles ne font
signe vers aucun en deçà, ni aucun au-delà de l'image.
Rompant avec des siècles de pensée théologique
de l'icône, leur visibilité ne louche plus vers l'invisible.
Si le romantique peut les juger sans consolation, c'est qu'elles sont
sans promesse. Car il est vrai qu'elles ne promettent rien au-delà
d'elles-mêmes. Elles se contentent de n'offrir que ce qu'elles
sont et que l'instant où elles sont. Mais elles l'offrent à
profusion, sans retenue et sans réserve. Tout comme l'uvre,
en qui elles se confondent, elles se livrent totalement et immédiatement
à notre jouissance. Tout, tout de suite. C'est le régime
de sens de l'enfant, et celui qui sommeille en nous jubile devant les
écrans colorés et leurs jeux de transparences animées.
C'est aussi celui du surhomme nietzschéen délivré
de l'inquiétude métaphysique du sens. Et celui-là,
qui n'existe en nous qu'à l'état de gestation, prend un
plaisir sans réserve à la beauté fugitive des formes,
et s'émeut de leur précarité. Car, par la poésie
de ses images, Miguel Chevalier a rendu l'indifférence d'un monde
réduit à son apparence, enchanteresse et séductrice.
La nature, révélée par l'artifice à sa vérité
an-humaine, n'a chez lui rien de tragique. Bien au contraire. Elle est
magique et nous invite ironiquement, à passer, comme Alice, de
l'autre côté de l'écran dans le temps même
où elle nous dit qu'il n'y a rien d'autre à y voir ni
à y trouver que ce que l'on regarde. Les "pensées
numériques" et "autres natures" ou sur-natures
font résolument sortir l'art de la métaphysique à
l'uvre dans toutes les grandes esthétiques occidentales,
celles de Kant, de Hegel et même d'Adorno. Le séjour au
Japon que fit Miguel Chevalier, aurait-il eu cette vertu de déprise
? Elles mettent également un terme à l'injonction faite
à l'art d'imiter la nature. Baudelaire s'était élevé
contre l'impératif de mimésis prétendument aristotélicien.
Il a chanté l'artifice et rêvé de paradis qui ne
devraient plus rien à notre décevante réalité.
Ailleurs hors du monde
Hors de ce monde dont le défaut
à ses yeux, était, précisément, d'être
trop naturel. Le rapprochement s'arrête là. L'antiphysis
fin-de-siècle traduisait un dépit philosophique à
l'égard de la nature, transformé en haine. Les sur-natures
de Miguel Chevalier sont, à l'inverse, un hommage polychromique
rendu à sa richesse foisonnante et pleine de gaieté. Cette
nature s'il la met, réellement, en boîte dans des constructions
de verre et d'acier ou s'il l'enserre, virtuellement, dans des programmes
informatiques, c'est par amour. Aussi ne se dégagent-il pas de
ses "Serres" le parfum vénéneux et la touffeur
morbide qui s'exhalaient de celles des décadents. Il s'y respire,
au contraire, un air de santé et d'allégresse. Les plantes
y dansent, comme emportées par un rythme matissien. Car c'est
bien à Matisse, au Matisse de la danse et des papiers collés
que tant d'audace chromatique et rythmique fait songer. À Monet
aussi. Au Monet de la série des "Nymphéas".
À Warhol encore. Au Warhol des variations sérielles sur
les fleurs. Mais en dépit de certaines analogies formelles ou
conceptuelles, le processus de création des "autres natures"
opère une radicale discontinuité dans une histoire de
l'art que l'on sent pourtant présente.
Gilles Deleuze a dit de l'organique, qu'il était
la vie dans les formes, il suffit d'ajouter : "Et dans les couleurs",
pour comprendre pourquoi la réflexion de Miguel Chevalier sur
la mutation des formes a trouvé une source d'inspiration dans
la modélisation du règne du végétal.
Françoise Gaillard, philosophe
1 Création logicielle Musi2eye
2 Titre générique sous lequel
Miguel Chevalier range des uvres réalisées
et exposées depuis 1992.
3 Paradis artificiels, 1994
4 "L'air joue avec la branche au moment où je pleure..."
in "Tristesse d'Olympio", Victor Hugo
5 Penséées numériques, 1997
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