« Le rossignol ayant improvisé toute
la nuit, l'empereur s'endormit paisiblement aux premières lueurs
de l'aube. Alors dans le silence de la cham-bre mortuaire, les rois-dragons
vinrent démonter son visage, détacher toutes les pièces
de son organisme pour en confier le nettoyage aux ateliers célestes,
extraire avec délicatesse les plus précieux tubes de sa
mémoire pour les insérer dans les cassettes crâniennes
du jeune empereur qui s'éveilla en souriant et, après
avoir reçu les premiers hommages des grands dignitaires, s'enfonça
dans la forêt à la recherche du rossignol. » Michel
Butor2
L'art a souvent donné la sensation des
nouveaux mondes. En phase avec l'univers des mutations, Miguel Chevalier
commence à travailler au début des années quatre-vingt,
à une époque où la condition contemporaine qu'il
présente est à peu près incompréhensible.
Il n'est qu'à voir, sensiblement au même moment (1985),
le sort réservé à l'exposition pionnière
Les Immatériaux de Jean-François Lyotard et Thierry Chaput3,
mystérieuse à tous ou presque et, pourtant, parmi les
efforts les plus réussis de montrer ce qui ferait le mieux ressentir
la fin d'une époque et l'inquiétude d'une autre.
Sans volonté explicative,
cette exposition repérait tout ce qui attaquait les
certitudes et les modes de comportement anciens,
secoués en grande partie par l'essor des nouvelles
technologies. Elle postulait que la crise ne touchait pas
uniquement les sphères sociales et
économiques, mais les « domaines de la
sensibilité, de la connaissance et des pouvoirs de
l'homme (fécondation, vie, mort), des modes de vie
(rapport au travail, à l'habitat, à
l'alimentation)4 ». Elle reconsidérait l'avenir
du projet né des Lumières pour
émanciper les hommes et mettre la science et les
techniques au service de l'extension des libertés
citoyennes. Dans le procès d'une matière faite
d'énergie par essence immatérielle, la
technoscience était prise comme « une sorte de
prothèse intelligente offerte à la
réalité pour se connaître5 », non
pas responsable de la crise mais signe, au même titre
que le chagrin occidental né de l'écart entre
les utopies progressistes et les barbaries
contemporaines.
D'entrée de jeu, le visiteur
était instrumentalisé comme il ne cesserait
plus de l'être dans la société
automatisée : dès le début de
l'exposition, quand lui était remise une carte
magnétique qui, introduite dans les plots jalonnant
le parcours, conservait en mémoire son trajet
singulier, tandis qu'à la sortie, une imprimante
l'échangeait contre la cartographie de sa promenade.
Cette promenade ouvrait une brèche dans la
complétude des choses, au moment où les
travaux de la science allaient dans le même sens,
qu'il s'agisse de la théorie de la catastrophe
(Thom), de l'objet fractal (Mandelbrot) ou des turbulences
(Prigogine et Stengers).
L'art qui naissait alors des
nouvelles techno-logies informatiques, que Miguel Chevalier
et quelques autres avaient décidé
d'expérimenter, allait intriguer au même titre
que toutes les tentatives de sensibiliser les contemporains
aux changements du monde en cours. Sans que les technologies
informatiques aient été le seul motif de
Miguel Chevalier, il était l'un des premiers à
poser la question, non seulement de leur utilisasation mais
de leurs qualités, de leur nature et donc de leur
sens. À cet égard, sa multiplication sur tous
les supports des figures binaires du bit, 0 et 16,
confirmant le primat de l'informatique dans la vie
contemporaine, en révélant la fracture avec
l'ancien système analogique qui reposait sur un mode
de représentation des données sous la forme de
grandeurs physiques continues.
En mémoire, l'ordinateur
déplace d'une case à l'autre des
micro-impulsions électriques. Le courant passe ou non
selon un système de 1 et 0 - que l'on peut assimiler
à des interrupteurs symboliques : non-oui,
mort-désir, etc.7. Car en art comme ailleurs, la
machine ne se résume pas à la machine :
l'informatique a brutalement initié de nouveaux codes
et de nouvelles formes de langage, d'espace, de tempo, de
diffusion et de conservation. Les définitions de
l'art depuis longtemps mises à mal8 ont une fois de
plus été remises en cause par un art de
synthèse et une hybridation des techniques qui ne
ressemblent pas à ce que le public et les
institutions ont connu, aimé et jusque-là
identifié comme « uvre d'art ». Leur
critique reposait et repose encore sur la crainte toujours
reconduite de voir les artistes en fossoyeurs de la
tradition humaniste, l'outil informatique incarnant le
nouveau miroir aux alouettes du « progrès
», mais sans que soit posée la question de
savoir quel projet pourrait bien nourrir son
instrumentalisation.
Le problème serait moins de
savoir si l'intervention des artistes pourrait ou non «
poétiser et humaniser la science et la technologie9
» que de reconnaître en l'art de Miguel Chevalier
et d'un certain nombre le sentiment d'un nouveau monde
fondé sur le recours à des outils mieux
adaptés à sa transmission10. Car de ce monde
fait de flux, d'accélérations et
d'hybridations, rien sans doute ne pourrait se dire aussi
efficacement sans le recours critique à l'un de ses
propres vecteurs de renouvellement : la technique, dont
l'influence sur les formes et le contenu de l'art n'aura
jamais cessé. Les penseurs en ont
régulièrement témoigné contre
les idéalistes - comme Benedetto Croce, qui soutenait
que « la technique ne réussit pas à
entrer dans le processus artistique proprement dit11 ».
De Dewey à Pierre Francastel et à Rudolph
Wittkower et de Leroi-Gourhan à Henri Focillon, qui
voyait comme « nécessaire de faire intervenir
l'immense variété des techniques dans la
généalogie de l'uvre d'art et de montrer
que le principe de toute technique n'est pas inertie mais
action12 ».
Pour les artistes comme Miguel
Chevalier, les réponses ne viendront pas de la
technique elle-même mais de sa critique. Elle sert
d'outil, mais d'un outil qui n'est pas neutre et qui engage
le processus artistique, la situation d'une richesse
inouïe en matière d'innovation engendrant
l'espoir d'une nouvelle donne. De même, le passage de
la technique à la technologie constitue une mutation
essentielle : de « la technique comme prolongation du
corps, à la technologie comme remplissant des
fonctions séparées du corps13 »,
coïncidant avec l'avènement des avant-gardes
historiques qui ont dû répondre à la
photographie, au cinéma, au phonographe et au
téléphone. C'est que, au contraire des
serviteurs mécaniques des temps anciens, qui aidaient
surtout physiquement, les automates informatiques et
électroniques peuvent désormais pratiquer des
opérations mentales.
La machine à peindre14
On se souvient de la machine à peindre
de Raymond Roussel dans ses Impressions d'Afrique, quand l'héroïne,
Louise de Montalescot, installe son automate et que des fils sont branchés
au coffret à piles avant qu'un bras pivotant et articulé,
muni d'une dizaine de pinceaux, ne se mette en action15. On sait à
peu près de quoi il se nourrissait lorsqu'il décrivait
sa machine infernale, de quels frissons (qui répondait au «
léger frisson16 » de la machine) lui, puis les dadaïstes
et les surréalistes, puis tous ceux qui ne voulaient pas du meilleur
des mondes, entourèrent « les progrès de la science
et de la technique ». On sait l'attirance pour les machines aussi
grande des artistes (parfois les mêmes) et de tous ceux qui justifièrent
la déclaration de Guillaume Apollinaire en 1908, selon laquelle
: « Avant tout, les artistes sont des hommes qui veulent devenir
inhumains. Ils cherchent péniblement les traces de l'inhumanité,
traces que l'on ne rencontre nulle part dans la nature17. »
L'archéologie d'une
pensée artistique dévouée à
l'automatisation est à présent largement
écrite18, montrant à quel point les artistes
ont bien été de leur époque et de ses
utopies, sans forcément accoucher de la
rationalité autoritaire prévue, mais au
contraire de sa critique. C'est même souvent quand ils
annonçaient le projet humiliant de
démissionner devant la mécanisation, quand ils
semblaient singer l'aliénation du travailleur
industriel se privant de tout libre arbitre19, qu'ils enga-
gèrent le maximum d'humanité - comme si la
machine était le meilleur partenaire d'un défi
toujours relancé. Qu'on prenne Giacometti, le dernier
à qui l'on songerait, qui déclare, durant une
séance de pose retranscrite par James Lord, qu'il
« aimerait arriver à peindre comme une machine20
». Et, dans ses Carnets et feuilles : « Je pense
bien que toute l'activité humaine n'est qu'une masse
de mouvements, de réactions mécaniques,
automatiques, aussi aveugle ou aussi peu aveugle que le
mouvement, que la réaction d'une feuille, d'un atome
de pierre21. » Qu'on se souvienne de Jean Tinguely et
de sa Méta-matic, construite au milieu des
années cinquante, qui distribue des uvres d'art
à gogo, lancée comme un produit industriel,
à grand renfort de prospectus et d'hommes-sandwichs.
Chez Iris Clert, la Méta-matic n°#12, dite Le
Grand Charles, crache plus de trois mille huit cents
kilomètres de peinture en actionnant de façon
dérisoire des mouvements d'art sans but apparent,
mais sans venir à bout de l'art ni de l'artiste, bien
au contraire. Andy Warhol n'aurait, dans les années
soixante, qu'à pousser un peu plus loin
l'éviction des critères d'authenticité,
la dépossession de soi et la «
déqualification22 » artistique sans
réussir à s'abolir pour autant.
On sait pourtant, aux
extrêmes, les rigidités inquiétantes
d'un Gropius (sa nouvelle unité art et technique23)
ou d'un Mondrian, qui voulait supprimer toute
matière, donc toute souffrance24. On sait encore les
illusions coûteuses de cette première
moitié du xxe siècle, où des artistes
qui se croyaient progressistes ont, à force de
rationalité, prophétisé la mort de
l'art et donc leur propre fin. Qu'ils fussent tentés
par l'expérience communiste (il fallait
libérer le peuple et l'art, et leur triomphe
signerait leur acte de mort) ou fasciste (mater les masses
et caporaliser les artistes), ils imaginaient l'avenir d'un
monde parfait et, dans tous les cas, la fusion de l'artiste
dans la masse.
On se souvient à cet
égard du tournant des années dix, quand la
machine active des visions et des pratiques
différentes. Quand les futuristes italiens
défient la société traditionnelle, ils
utilisent déjà les procédés
approximatifs « traduisant la vitesse mécanique,
le dynamisme des corps et de la lumière
[
] ceux du choc, de l'arrachement, de
l'éclatement, des contrastes fulgurants du monde
moderne25 ». Leur machine doit accoucher d'un monde et
d'un homme nouveaux en déve-loppant les forces de
production, contemporaine du totalitarisme et finalement
sans contradiction avec lui. De même que les
constructivistes russes instrumentalisent
l'électricité et pensent un art en mouvement
en termes de masses et non plus de plans et de lignes, mais
toujours selon une logique verticale qui renvoie à
l'organisation du Parti26 (voir La Tour de
Tatline).
Comparé à ces
épisodes artistiques largement dominés par une
conception organiciste de l'artiste au service de la
rationalisation (y compris politique), tout un pan de l'art
lié directement à la science tranchera par sa
résistance fondamentale au caporalisme. Ainsi, le
lien certain avec la mécanisation que l'on retrouve
aujourd'hui dans l'art numérique de Miguel Chevalier
aura-t-il servi davantage à décrire et,
surtout, à donner le sentiment d'un monde en voie de
rationalisation qu'à le justifier.
Depuis la Renaissance au moins, les
peintres ont eu recours à des considérations
mécanistes tout en les transgressant. Ingres,
Delacroix, Millet et bien d'autres ont utilisé la
photographie. Degas, en inventeur d'un réalisme
scientifique, voyait ses danseuses comme des animaux qu'il
serait possible de décrire systématiquement,
et les impressionnistes fréquentaient l'atelier du
photographe Nadar, tout en s'inspirant des travaux scien-
tifiques de Chevreul et de Huygens. Ils n'étaient pas
seulement les pionniers du mouvement, mais les
défenseurs d'un instantané lumineux qui devait
beaucoup aux découvertes scientifiques, en
matière d'électricité en particulier.
Tandis que les artisans du passé utilisaient
déjà dans leurs tapisseries des brins de laine
colorés noués en trame et en chaîne, les
néo-impressionnistes, Seurat en tête, divisent
la toile comme un piqué de daguerréotype en
imposant aux couleurs une fragmentation rationalisée
par point. Il faut désormais voir leurs tableaux en
procédant à une « mise au point » de
l'il, à cette distance adéquate
où le monde se met à vibrer. Les cubistes,
eux, procèdent à leur façon à
une dislocation de l'espace et des objets en
mélangeant les genres et en expérimentant le
collage systématique, contemporain du premier
réseau téléphotographique en 190727. En
1910, Giacomo Balla déclare s'intéresser
à la lampe électrique comme à un bon
« motif d'inspiration » : « l'étude de
la représentation de la lumière
électrique moderne28 ». La liste est très
longue des artistes du siècle qui font des ponts avec
la science et les techniques.
Qu'il s'agisse des pionniers de la
« beauté exacte29 » ou de ceux du
mouvement30 qui émergent surtout après la
Seconde Guerre mondiale, en impliquant de plus en plus le
spectateur. Après Lumière et Mouvement (1967),
qui faisait le point sur l'intrusion de
l'électricité dans l'art, l'exposition
Electra, en 1983, mettait une fois encore le musée
d'Art moderne de la Ville de Paris « à l'heure
dela science31 ». Cet établissement aura
régulièrement accueilli presque toutes les
nouveautés en la matière : les néons de
Kowalski, Fontana, Bruce Nauman, Dan Flavin, François
Morellet, Stephen Antonakos ou Keith Sonnier, le
réfrigérateur de Hans Haacke, les objets
animés de Takis et de Pol Bury, les installations de
Sarkis, les psycho-objets de Jean-Pierre Raynaud, la
sculpture cybernétique de Nicolas Schöffer ou de
Tsai, les rayons laser de Reuterswärd, Joël Stein
ou Dani Karavan, les fibres optiques de Bernard Quentin, le
circuit électronique (véhiculant la
radioactivité) de Tetsumo Kudo, les uvres
cinétiques d'Agam, les machines chaotiques de
Tinguely, les vidéos de Jean-Paul Fargier, Michel
Jaffrenou, Marie-Jo Lafontaine, Catherine Ikam, Chris
Marker, Nick Yalter, Orlan, les nouveaux sons de John Cage,
Xénakis, Pierre Henry ou Jean Dupuy.
Dès 1983, Electra
présentait aussi les débuts de l'outillage
numérique né de spécialistes du
traitement informatique qui travaillaient dans les
laboratoires de création d'images fonctionnelle, dans
les domaines militaire, scientifique, médical,
géographique ou industriel32. C'est que l'image
numérique a très vite été
instrumentalisée par des non-ingénieurs qui
virent, dès les années cinquante, son
formidable potentiel33. De Ben F. Laposky, aux
États-Unis - le premier au début des
années cinquante à utiliser une machine
analogique et un oscillographe cathodique pour ses
Abstractions électroniques -, à Vera Molnar,
Stan Vanderbeeck, Manfred Mohr, Kawagushi34, Margot Lovejoy,
Sonia Sheridan, Roy Ascott, Philippe Bergeron, Michel Bret,
Dominic Boreham, Michele Böhm, David Em, Herbert
Franke, Jeremy Gardiner, Manfred Möhr, Joan Truckenbrod
ou Jane Veeder.
Même s'il appartient à
une époque où les enjeux ne sont plus les
mêmes, Miguel Chevalier est l'héritier
conscient de ces artistes qui ont touché aux
territoires nouveaux en bouleversant la vision des couleurs,
du mouvement et de la lumière, tous dans une forme
d'ivresse expérimentale qui n'a rien à voir
avec le fétichisme de la machine.
Sitôt dit, sitôt fait
On ne comprendra rien si l'on ne reconnaît
pas dans son projet le vertige de l'exploration bien spécifique
à une époque de changements où l'on ne sait pas
encore où mène la danse. Car qui peut dire aujourd'hui
ce qu'il adviendra de ce monde en gestation, sinon et seulement pour
mettre sur la piste les esprits avant-coureurs et quelques artistes
pour qui les avancées technologiques de ces trente dernières
années, malgré les périls qu'elles supposent, ont
davantage relancé la liberté qu'elles ne l'ont réprimée.
À cet égard, la soi-disant perte du « beau métier
» ressassée par les adversaires de l'art contemporain sera
largement compensée par l'expérimentation de nouveaux
outils qui ne mettent pas fin à l'art, mais qui le renouvellent.
Ce que Richard Hamilton, père fondateur du pop art anglais, traduit
de façon provocante quand il répond à propos de
ses Seven Rooms faites sur Paintbox Quantel (1994-1995) : « Je
suis seulement intéressé par les ordinateurs35 ».
Ou encore Nam June Paik quand il déclare, en 1968, qu'il a utilisé
le tube cathodique (d'un téléviseur) à la manière
d'une toile, en démontrant qu'il pouvait lui être supérieur
et que, désormais, il le traiterait comme il avait traité
le crayon et le papier.
De la même façon,
Miguel Chevalier utilise le numérique pour ses
prodigieuses ressources et parce qu'il lui fournit de quoi
capter les mouvements de la société
contemporaine, en particulier la domination grandissante de
l'« ordinateur36 » et de l'« informatique
» - le mot est inventé en 1962 par
l'ingénieur Philippe Dreyfus, qui songeait à
une « automatique de l'information37 », dans le
sillage des découvertes des années trente et
quarante (machine de Turing ou unités-mémoire
de Von Neumann). C'est bien l'information qui est au centre
de l'uvre de Miguel Chevalier, à la fois
contenu de l'outil qu'il utilise et objet obsessionnel de la
société nouvelle dont il traduit la
nature.
Selon la définition d'Edmond
Couchot, les images numériques « sont
composées de petits fragments "discrets" ou points
élémentaires, à chacun desquels sont
attribuées des valeurs numériques qui
positionnent ces points dans l'espace et leur donnent une
couleur. Ces valeurs font de chaque fragment un
élément totalement discontinu et distinct des
autres éléments, rigoureusement
quantifiés. L'ordinateur ne contient donc dans sa
mémoire qu'un tableau de nombres dont on obtient la
traduction sous la forme visuelle d'une image vidéo
ou imprimée.
Les avantages des techniques de
numérisation sont extrêmement
appréciables. Dès lors qu'une image est
réduite à un tableau de nombres, il suffit,
pour changer cette image, d'effectuer certaines
opérations sur ces nombres, ou encore, pour la
transmettre ou la conserver, de transmettre et de conserver
des nombres38. »
Les formes fractalisées qui
naissent ainsi de l'ordinateur en temps réel, aussi
vite que l'artiste en décide39 (sitôt dit,
sitôt fait ; Sonia Sheridan dira : « Think it,
have it »), sont à même de traduire les
formes nouvelles de la vie contemporaine qui rappellent la
géométrie « du grêlé, du
criblé, du disloqué, du tordu, de
l'enchevêtré, de l'entrelacé »
décrite par James Gleick dans sa Théorie du
chaos40. Un processus issu de la machine qui
n'entraîne certainement pas la fin de l'art ni du sens
- il y en aurait plutôt trop41 que pas assez -, pour
des images dont les modes d'autonomie ne laissent aucun
doute sur la nouvelle position d'artistes comme Miguel
Chevalier. Il ne s'agit aucunement pour eux de singer la
science ni de l'« appliquer », ce qui se ferait
à leur détriment - même s'ils ont (et
pas toujours consciemment) des liens puissants avec elle
depuis les trente dernières années, avec les
théories du chaos et des fractales en particulier. Il
ne s'agit pas davantage de se soumettre à l'ordre
technique, qu'ils détournent au profit d'un univers
ouvert où sont remis en cause le cadre, la limite, la
rigidité et la fixité. Les images - et en
particulier celles de Miguel Chevalier - sont
indépendantes, proliférantes, plissées,
changeantes, imprenables et désirantes en ce qu'elles
interdisent qu'on en fasse le tour et qu'on les « lise
» d'un point à l'autre. Elles renvoient à
une jubilation déjà bien décrite par
les observateurs, dont Henri-François Debailleux,
pour qui les uvres fractales (frappées,
irrégulières, fragmentées42) sont un
« dédale labyrinthique sans fin43 », dans
un jeu vertigineux de « pelotes de lignes, de traits,
de fils » où l'on peut tout juste se raccrocher
aux trames et aux grilles pour échapper au chaos
(à distinguer du désordre). Celui que Gilles
Deleuze et Félix Guattari ont défini,
après Ilya Prigogine et Isabelle Stengers44, comme
« la vitesse infinie avec laquelle se dissipe toute
forme qui s'y ébauche. C'est un vide qui n'est pas le
néant, mais un virtuel, contenant toutes les
particules possibles et tirant toutes les formes possibles
qui surgissent pour disparaître aussitôt, sans
consistance ni référence, sans
conséquence45. »
Ce chaos-là n'interdira pas les plans
(ils le rendent tolérable), même s'il n'y aura jamais chez
lui de centralité rassurante, mais une infinité de centres
possibles qui se modifient selon des agencements à relier à
sa conception du monde : il pense un mouvement permanent à restituer
sous la forme de sensations. À cet égard, son travail
a plus de relations avec toutes les formes d'expérimentation
du mouvement qui n'ont pas cherché à le neutraliser, qu'avec
les avant-gardes abstraites tendues vers la beauté exacte de
modèles définitifs. En cela, il est plus proche de la
ligne nomade et du pli conceptualisés par Deleuze et Guattari,
avec toute la part d'improvisation que cela suppose. Plus proche aussi
du procès de la serre botanique (1982-1988) telle que sir Joseph
Paxton l'avait imaginée au début du xixe siècle,
comme un prélude au fonctionnalisme et à la nature réduite
à l'enclos.
L'ivresse du nombre
Dans une situation sans harmonie a priori, qui
doit passer par une construction et une sélection d'autant plus
difficiles que l'on est bombardé d'informations, Miguel Chevalier
répond sur le mode du recyclage de ce qui existe déjà,
« sans en rajouter », puisant la plupart du temps au formidable
stock d'images, jusqu'aux plus banales et quotidiennes déjà
utilisées et en partie usées. En arbitre du combat des
images (1992), il condense par exemple les émissions télévisuelles
du dimanche, où l'inflation des informations visuelles (soixante-dix
par seconde) suppose leur disparition par saturation et le trouble du
spectateur transformé en zappeur. Les études de neurophysiologie
d'Ernst Pöppel indiquent que la perception est soumise à
des seuils compris entre deux et quatre secondes et que le cerveau,
hors ces limites, n'enregistre plus les informations et ne tisse plus
ce lien de continuité qui fonde l'expérience46 - ce qui
se passe alors relevant d'un chaos et d'une stimulation sensorielle
d'un autre ordre47.
Marshall McLuhan, le premier, a
désigné la nouveauté de l'écran
télévisuel (et sa trame en mosaïque)
comme de nature à imposer violemment au spectateur
une participation visuelle et sensitive en
pénétrant dans son espace privé. Ce
réservoir illimité d'images qui
s'entrechoquent et se juxtaposent, sans forcément de
rapports les unes avec les autres, rappelait les intuitions
sur l'inclusion de John Cage qui, dans les années
cinquante, eurent une grande influence sur les milieux
artistiques et musicaux, lesquels désormais
mélangeraient les genres. Il n'est qu'à voir
les combine paintings de Rauschenberg, métissages
d'objets et de styles - le pop et ses fonds expressionnistes
abstraits, ou le nouveau réalisme avec
l'intégration de morceaux hétéroclites
de réel.
Entretenue par la
télévision, cette inflation d'images qui ne se
borne plus à ce médium est plus ancienne qu'il
n'y paraît. Elle a sans doute vraiment commencé
pendant la Première Guerre mondiale, quand Edward
Steichen dirige les opérations de reconnaissance
photographique aérienne du corps
expéditionnaire américain en France.
Peintre-photographe et maître du pictorialisme, ce
dernier organise avec plus de mille hommes une production
industrielle du renseignement aérien - les
chaînes de montage de Ford marchaient depuis 1914 - et
réalise des millions de clichés qui
étanchent la soif des contemporains de statistiques,
préfigurant les modalités actuelles de l'image
numérique48.
On sait à présent que
l'épopée photographique elle-même fut
avant tout une affaire de tempo49, mais qu'il fallait
l'inflation et le nombre pour accoucher de
l'accélération. À la vitesse
grandissante de l'innovation scientifique et technique a
répondu l'accélération des modes de
vie, d'agir et de sentir. À tel point que l'on peut
vérifier à nouveau le pressentiment d'Aragon
dans les années vingt : que les machines auront
dépassé l'usage prévu en inventant
« les effets inconcevables de la vitesse qui modifient
à tel point celui qui les éprouve qu'on peut
à peine dire qu'il est le même qui vivait dans
la lenteur50 ».
Vieille histoire d'une transmission
d'informations toujours plus rapide, bien avant
l'ordinateur, imaginée à des fins militaires
et née du besoin des champs de bataille, où
l'on doit coûte que coûte communiquer des ordres
et des nouvelles. C'est un physicien et encore un artiste,
le peintre de bataille Samuel Morse, qui avait
envoyé, le 6 janvier 1838, de son atelier du New
Jersey, le premier message télégraphique
électrique.
Le monde actuel a reconduit ses
outils de transmission en fondant la relation de l'homme
moderne au monde sur une nouvelle organisation des
échanges et une économie de marché
capitaliste en voie de généralisation. C'est
là un des thèmes centraux de Miguel Chevalier
: il traduit une « ivresse du nombre » - pour
reprendre l'idée de Baudelaire - qui peut à
présent accoucher de la catastrophe via la bombe
informatique. Dans ses Interconnexions (1991) en
particulier, consacrées au krach boursier d'octobre
1987, largement provoqué par une
accélération qui reposait sur la cotation
automatique des cours. Tandis que les ordinateurs centraux
traitaient l'information des marchés à la
vitesse de l'électronique, une rupture de
transmission touchait les terminaux d'affichage de Wall
Street, provoquant un décalage déroutant.
L'homme prenait du retard sur la machine, dont le
génie serait d'accélérer la vision,
donc la prévision.
Miguel Chevalier travaille à
ces flux incessants, prenant pour objets ces lieux de
circulation et de transmission de plus en plus rapides,
mécanisés, rationalisés mais pas
à l'abri de l'accident. Dans Tableaux de bord (1989),
il rappelait le rôle de l'avion dans le processus de
la modernité (déjà convoqué par
Léger, Brancusi, les futuristes ou Delaunay) en
révélant le statut nouveau de
l'aéroport comme plaque tournante et mosaïque
humaine et mécanisée, soumise à la
vitesse toujours plus grande du changement, mais aussi
(comme toujours dans ses uvres) au hasard, au retard,
à la déperdition d'énergie et à
l'ennui. Dans Transit (1989), présenté dans
l'aéroport de Mirabel à Montréal, il
récupérait les signaux vidéos des
caméras de surveillance et les rediffusait de
façon aléatoire pour des voyageurs
désormais transformés en
téléacteurs. Ce qui nous renvoie au sombre
tableau que dresse Paul Virilio de la technique moderne de
l'image comme main armée de la coercition :
l'équipement des palais de justice et des
commissariats, ou le grand déploiement
électronique sur le théâtre judiciaire
et policier. Virilio juge symptomatique que, en 1984, le
grand prix de la deuxième Manifestation
internationale de vidéo de Montbéliard ait
été attribué au film allemand de
Michael Klier, Le Géant (Der Riese), simple montage
d'images enregistrées par les caméras de
surveillance automatiques dans les grands centres et
présenté par son auteur comme « la fin et
la récapitulation de son art51 », l'il
désormais oisif de l'artiste s'effaçant
derrière la portée du sinistre message. La
machine de vision chère à Virilio automatise
la perception et se passe définitivement de l'analyse
de la réalité, machine folle lancée
dans le monde et traquant les citoyens. C'est le cas, sur
Internet, des Webcam, par lesquels le spectateur
accède en direct à des scènes de la vie
quotidienne un peu partout dans le monde : rues,
bâtiments publics, églises, sans
possibilité ni même envie de réagir. Il
n'est qu'à voir, dans le même esprit, la
tolérance du Motivac - incorporé aux
récepteurs de télévision pour capter la
présence effective des téléspectateurs
-, qui déborde jusque dans la sphère
privée. Ou encore les suggestions d'un biographe de
Bill Gates d'enregistrer soi-même sa propre vie
(« copie de nos faits et gestes ») dans un grand
fichier multimédia : « conversations, endroits
visités, livres lus, films vus, etc.52 ». Une
situation qui rappellera forcément le cauchemar
imaginé par Georges Orwell dans 1984 : des
télévisions espionnes omniprésentes qui
véhiculent l'image de Big Brother - aujourd'hui
plutôt celle du citoyen lambda.
La veille permanente, les flux, les
transmissions, le mouvement artificiel sont au centre de
Grand Écran (1995) : sur dix mille mètres
carrés, deux mille cinq cents cylindres gonflables
pour la cité mari-time de Fukuoka, ville
exponentielle tournée vers la mer et l'Asie du
Sud-Est, à l'extrême sud du Japon. En
écho aux artistes du land art, Miguel Chevalier a
imaginé une sorte d'antenne parabolique captant les
mouvements de l'environnement invisibles depuis la terre
(vagues, vent, marées, pollution), immense container
de formes et de couleurs qui laisse éclater des
images en métamorphose. Il nous donne ainsi le
sentiment vertigineux d'une mégalopole qui ne doit
déjà presque plus rien à la
rationalisation moderne à la Haussmann ou à la
Otto Wagner. Il fait de même dans
Périphérie (1998), quand il combine images
réelles et images virtuelles en deux et trois
dimensions, avec ses juxtapositions de bâtiments
multifonctionnels et ses images défilantes. Il y voit
une métaphore des autoroutes de l'information qui
fonctionnent en continu au rythme du mouvement des
électrons, pris sur le vif en filmant jour et nuit,
en tous sens et en remontant l'ensemble de façon
à rendre sur grand écran un spectacle à
la fois exaltant et inquié-tant que le visiteur est
invité à modifier en agissant sur des capteurs
situés au centre de l'installation.
Le même sentiment d'ivresse
et d'irréalité était rendu dans
Aller/Retour (1996), grand travelling réalisé
d'un train à grande vitesse entre Tokyo et Kyoto, qui
laissait défiler les images homogènes
où la campagne se dissout dans un paysage urbain,
chaotique et artificiel. Ou bien encore dans ses caissons
lumineux où sont traités des documents
topographiques : prises de vue par satellites,
détournées pour montrer l'envers de la
rationalité cartographique - le chaos, le transit, la
lumière ou la pollution - tandis que des
magnétoscopes diffusent en trois bandes
décalées une vision panoramique à
l'infini d'une ville sans limites (Méta-cités,
1993-1996).
Le thème de l'errance dans
un paysage artificiel se retrouve dans toute l'uvre de
Miguel Chevalier, qui ne pense pas la nature contemporaine
comme harmonieuse ni rassurante, mais comme porteuse
à tout moment d'une catastrophe écologique.
Sauf peut-être dans ses Autres Natures,
inspirées par les jardins maîtrisés de
Tokyo, la nature est régie par des cycles, des
contradictions, des accidents et un mode d'hybridation qui
repose inlassablement la question de l'identité des
êtres et des choses. Chez Miguel Chevalier, la forme
même tend à être remplacée par la
mutation permanente, une situation bien rendue (et
suscitée) par l'ordinateur, en soi machine à
hybrider : le soft et le hard, le langage et l'automate, la
pensée technique et la pensée symbolique53,
les objets entre eux qui se mélangent
curieusement.
Non finito
De ce point de vue, l'ordinateur dominant notre
nouveau « milieu technique54 » aura restitué et même
accru le sentiment de brouillage en prolongeant ce « flou »,
héritier du très ancien non finito qui supposait l'inachèvement,
voire le chaos, le désordre et le hasard. À Miguel Chevalier,
le numérique aura permis une uvre qui joue sur un nombre
illimité d'éléments et de façons de les
assembler - où l'on retrouve l'esprit de Queneau et ses Cent
mille milliards de poèmes sur la machine imaginaire55. L'informatique
lui aura fourni des éléments abstraits, inépuisables,
en matière de combinatoire. Elle aura encouragé l'interpolation
et la transformation permanente d'une forme dans une autre : incrustations,
surimpressions, couper-coller d'éléments hétéroclites
qui renvoient à l'archéologie du mélange que les
peintres futuristes avaient inscrit dans leur manifeste : « Que
de fois sur la joue de la personne avec laquelle nous causions n'avons-nous
pas vu le cheval qui passait très loin au bout de la rue. Nos
corps entrent dans les canapés
l'autobus s'élance
dans les maisons
les maisons se précipitent sur l'autobus56
»
Les techniques numériques
auront conforté les rapprochements incertains et
l'indifférenciation des images de toutes sortes. Or,
si les sources des artistes ont toujours été
faites de bric et de broc et de tous les stimulants visuels
possibles, y compris en matière de médias de
masse, la situation contem- poraine accélère
le mouvement de métissage
généralisé. Une fois scannées,
les images perdent leur identité de photographie, de
peinture, d'image télévisuelle ou
cinématographique pour redevenir simples images57.
L'image virtuelle relève ainsi d'une «
iconicité pure58 », non pas copie de la
réalité mais image ex nihilo qui renvoie
à un monde artificiel dont Jean-Louis Boissier a
donné la définition : « est virtuel ce
qui reste "en puissance", ce qui exprime ses
capacités sans jamais les afficher
complètement. À ce qui est fait avec art,
à l'artificiel donc, s'adjoint un espace fait de
potentiel et d'éventualité qui se donne des
allures de réel sans se confondre avec ce que l'on
désigne ordinairement comme réel59. »
À quoi il faudrait ajouter qu'il n'est pas pour
autant un « simulacre », mais qu'il pourrait bien
être un « lieu d'action60 ».
Platon déjà
reprochait aux peintres de son temps de nourrir
l'illusionnisme en effaçant les frontières
entre réel et irréel61. L'ordinateur aura
permis de penser un art technologisé, qui n'apporte
en aucun cas les preuves de la réalité, comme
la photographie à ses débuts, mais qui
rappelle, comme elle, que tout regard est trompeur en
n'épuisant aucunement le réel mais en le
transgressant. Les images calculées (images de
synthèse) relèvent d'un monde radicalement
modifié où le virtuel l'emporte sur
l'actualité, l'image sur l'objet, l'immatériel
sur la matière. Et si la question des outils dans la
représentation de la réalité a
obsédé la première partie de notre
siècle, notre époque aura de bonnes raisons de
penser le réel à la lumière des
nouvelles techniques. Celles-ci imposent de nouveaux effets
de réalité et l'idée que, si voir c'est
prévoir, une machine plus sensible et plus rapide
sait anticiper mieux que l'homme, limité par sa
capacité d'enregistrement des images
accélérées. La machine verra donc
à notre place, et il serait vain de nier le
changement de position imposé par le monde virtuel,
où l'on peut modifier la réalité par la
simple pensée. Non plus forcément par le biais
de la main assistée (clavier ou souris), mais de plus
en plus par l'entremise de la voix et bientôt par le
simple regard62.
Jouant des icônes, Miguel
Chevalier s'attache à restituer cette
immatérialité grandissante dans tous les
domaines. On se souvient du dollar sérigraphié
de Warhol comme d'un objet symbolique presque
archaïque, avant la généralisation des
cartes de crédit et une gestion du marché de
moins en moins visuelle et mécanique (chez Miguel
Chevalier, dans Interconnexions par exemple). C'est dans
cette lignée qu'il faudra replacer sa production
d'objets, à la fois bien réels et comme
fétichisés, dans ses monumentales Disquettes
informatiques qui rappellent les gestes des artistes du pop
art ou du nouveau réalisme. Une façon de
briser le processus d'accélération et de
dématérialisation par la mise en boîte
de l'objet même de la dématérialisation.
Un peu comme dans ses Télescopages en forme de totem,
où circulent des images vidéos en deux et
trois dimensions, ou, sous une forme plus
métaphorique, dans les deux mille cinq cents
cylindres gonflables de son Grand Écran, qui
symbolisent, à Fukuoka, au Japon, pays de la
technologie de pointe, un monumental écran
d'ordinateur flottant.
Ce travail sur l'objet
(éventuellement toujours sacré) ne doit pas
éluder la plus grande partie de l'uvre de
Miguel Chevalier, qui décrit les métamorphoses
de la matière que l'on ne peut plus opposer à
l'esprit et qu'il n'est plus possible de réduire
à sa définition traditionnelle. À cet
égard, même s'il n'y a pas de «
matière » au sens ancien du terme, la question
de l'épaisseur et du tressage (posée par
Hubert Damisch) reste d'actualité63 devant des
uvres lisses, mais qui rendent la sensation de
profondeur, d'entrelacs et de plans. Dans toute surface se
cache le relief de son matériau, d'où, chez
Miguel Chevalier, le sentiment parfois que l'on se trouve
devant des « textures » - comme dans Pixels de
neige (1986) quand un écran reste allumé sans
image et qu'il reste du bruit et de la neige, ou dans ces
reliefs imposants qui rappellent les plans anciens de
Pompéi - volontairement matiéristes et selon
une lumière bien spécifique au
numérique64. Cette trace de matière ne vaut
pourtant plus de la même façon que par le
passé.
Si les machines sont nos petites
surs en jugement, c'est que nous sommes aussi de
grands logiciels65
L'image supplante désormais l'objet et
peut lui être préalable en ce qu'elle ne résulte
plus de lui. On peut ainsi imaginer un processus où l'on crée
d'abord des images et ensuite des objets - ce qui fait de l'ordinateur
le chien d'aveugle de la réalité, capable de produire
des effets de réel dépassant en intensité celle-ci.
Ce chien qui rappellera non seulement le fonctionnement du corps humain,
mais encore celui des sensations et de la pensée66.
Le thème des machines
simulant le vivant est pourtant déjà en voie
de dépassement, dans la mesure où les zones de
réel et de simulation ne sont plus assez distinctes
pour qu'on établisse des frontières entre
elles. Dans ce processus de simulation - « ce qui
permet à l'imagination de briser les
frontières du matériel67 » - le statut du
corps humain demeure au centre. Les Performances (1992) de
Miguel Chevalier montrent ainsi un corps machinisé,
aux mouvements quantifiés et contrôlés
par des écrans et des modes de calcul
échappant à l'intelligence et à
l'il humains. Aux jeux Olympiques de 1992 (sur une
musique de Fred Wallich), ses neuf écrans
géants à l'air libre puisent à la
source des événements de la journée et
au mouvement esthétisé et
spectacularisé des athlètes, tout en leur
imposant le repos par l'arrêt sur image, un peu comme
dans ses Rings (1988), pièces fixes tendues par des
élastiques, ou dans Le Géant, Hockey (1988),
projeté sur les faça-des du Panthéon,
à Paris, et qui rappelait un bas- relief ancien en
pierre. Comme s'il y avait désormais un bon et un
mauvais mouvement, un vrai et un faux, et qu'il fallait s'en
prendre à l'idéologie dominante de la
mobilité68, par le retour à l'Histoire par
exemple. Une position que l'on retrouve dans Mémoires
& Mutations (1999), installation vidéo sur
Beyrouth où il oppose à l'amnésie les
images poignantes des traces du passé.
Cette dimension historique n'est
d'ailleurs jamais absente des préoccupations de
Miguel Chevalier, qui restitue un nouveau monde
inquiétant revenant sur le vieux contrat humaniste.
C'est qu'une grande messagerie envoie, de plus en plus en
temps réel, des informations hors de portée
humaine : radiologies, scanners, microscopes
électroniques ou spectographies d'étoiles
invisibles - tous les secteurs sont à présent
concernés et susceptibles de modifier sensiblement
les mentalités et les comportements les plus
élémentaires. Ainsi, voir jusqu'à
l'invisible devient possible grâce aux nouvelles
techniques, l'il prothèse percevant bien
au-delà des limites que la nature lui avait
imposées. Ainsi, « traiter l'intraitable »
ne relève plus de l'utopie. Le xixe siècle
avait indexé le corps pour l'identifier et finalement
le soumettre, la fin du xxe siècle le
décompose et le recompose en le soumettant au
morphing69, dont joue une artiste comme Orlan dans ses
métamorphoses chirurgicales assistées par
ordinateur.
À la
Salpêtrière, Miguel Chevalier mettait en
scène l'homme machinisé rendu à
l'anonymat par une médecine de plus en plus technique
et précise, avec ses nouveaux produits
pharmaceutiques visant à contrôler
jusqu'à l'humeur, la perception et l'imagination, les
expériences génétiques et les
premières greffes - qui trahissent le naturel, les
greffes de peau de synthèse marquant peut-être
encore mieux le passage d'un monde à un autre (Paul
Valéry disait que « le plus profond, c'est la
peau ») -, enfin la mutation d'un sexe à
l'autre, nouvelle étape
déterminante70.
On sait l'intérêt
« progressiste » à tirer de tels
développements. On sait aussi qu'ils relancent la
crainte d'un homme de plus en plus machinisé et tout
autant instrumentalisé par l'outil qu'il ne le
domine. Car, en dernier recours, que dit la machine de
l'homme et comment se plier à son désir ?
Pauvre désir qui fait se demander à Jacques
Derrida si l'ordinateur nous dirait quelque chose du ton sur
lequel il prononce cela : « Pauvre désir71
»
C'est que le monde informatique,
qui avait dans un premier temps expulsé le corps et
les sens, réinvestit pourtant les dimensions
auditive, tactile et, à terme, l'odorat et le
goût, par prises directes sur le système
nerveux et traversant le corps, comme dans le film de
fiction de David Cronenberg, EXistenZ. Si l'exploration
tourne en l'occurrence au cauchemar, on peut imaginer
combien le virtuel pourrait devenir attirant, remisant la
vieille idée d'un monde informatique forcément
froid. Dans l'art, la critique du froid est ancienne. On la
trouve au xxe siècle, formulée par les
futuristes en particulier, qui accusent le cubisme de
sécheresse, Boccioni utilisant le terme cifrario pour
définir le courant français et Carra, en 1913,
reprochant à la peinture de Picasso de n'être
« qu'un code chiffré, non un langage, une
écriture des corps dans l'espace72
».
Or, en art comme ailleurs, la question ne sera
curieusement plus de savoir si l'utilisation de la machine refroidit,
mais comment éviter qu'elle « chauffe » trop, en impliquant
physiquement le spectateur. L'art autant que la lecture avaient habitué
l'homme à regarder le monde frontalement, en renvoyant les sens
à des fonctions plus instrumentales que cognitives - c'est le
cinéma qui aura tenté de placer le spectateur au milieu
de la bataille, les nouvelles machines accélérant le processus
en suscitant une vision à trois cent soixante degrés73.
D'un côté, on assiste à la réduction du corps
à sa plus simple fonction vitale et surtout sociale - voire à
l'extrême : la cellule à dormir japonaise fermée
par un hublot, avec télévision, radio, téléphone,
climatiseur. De l'autre à sa libération par l'informatique,
capable de lui offrir un vol d'Icare et toujours plus de sensations
dans la légèreté.
Les champs virtuels ouvriraient,
sinon sur la « profondeur74 », du moins sur une
relation à la fois visuelle et tactile,
multisensorielle, dans un environnement électronique
(cyberspace) qui deviendrait partie prenante de notre propre
corps. À tel point que démêler celui-ci
de la machine s'avérerait de plus en plus difficile,
si toutefois leur conciliation n'avait pas été
déjà largement
démontrée.
Le débat actuel sur le
rôle grandissant des machines reprend pourtant le
vieil argument du servant qui devrait inéluctablement
voler la place du maître. Selon un scénario
proche du Brave New World d'Aldous Huxley ou de Blade Runner
de Philip K. Dick, où la majorité abdique75 et
où l'homme n'a plus d'autre solution que de se
révolter contre une machine dominatrice, le cauchemar
est d'autant plus atroce qu'il est empirique : le passage
d'un pouvoir à un autre ne sera pas concerté
mais insensible. Les uvres de Miguel Chevalier, comme
celles qui s'interrogent sur la nouvelle nature
technologique, sont traversées par ce débat
contemporain qui s'inscrit dans la durée.
Si l'on accepte mal
l'hypothèse d'une machine qui serait le «
génie du monde moderne76 », on ne cesse
d'évaluer les capacités de l'ordinateur77 au
nom de la question déjà ancienne d'une machine
qui singe l'homme et réciproquement78. Le
différend n'a finalement jamais cessé depuis
le xviie siècle et les projets d'un homme
décomposable (Julien de La Mettrie ou Descartes),
Pascal défendant déjà l'esprit de
finesse contre l'« esprit de géométrie
» de Thomas Hobbes, auquel on pourrait ajouter Leibniz,
qui pensait réduire tout raisonnement à un
calcul.
Notre monde d'ingénieurs
n'est pas le fruit vert du xxe siècle, mais
l'invention ancienne d'une pensée du progrès
et de la domination technique censés assurer le
bonheur des sociétés futures. L'idée
même de progrès historique en découlait.
De même l'invention d'un État-machine bien
huilé assurant la paix et le bonheur des citoyens,
à l'image de l'ingénieur agissant sur les
mouvements naturels. Le passage à l'état
moderne pourrait avoir été saisi par le
peintre Claude Lorrain dans son Paysage pastoral avec moulin
(1634), où s'articule une dernière fois - et
selon une si belle ordonnance (de machine) - l'homme avec
l'art, la technique, la société et la nature,
dont la machine en est encore comme le prolongement
médiatisé par l'homme79. L'histoire
contemporaine a vu mourir pour de bon la croyance en cette
conjugaison parfaite du progrès scientifique et
technique avec le progrès historique, et le xxe
siècle aura fini par miner toute forme d'espoir
irénique - la technique ayant permis
Auschwitz.
Qui peut tout démontrer ?
La légende informatique fait débuter
l'histoire en août 1944 quand, sur le quai de la gare d'Aberdeen,
le lieutenant H.H. Goldstine, mathématicien engagé dans
l'armée américaine et participant au projet secret d'un
calculateur rapide, rencontre Von Neuman, également mathématicien,
qui travaille à une théorie des jeux et au « projet
Manhattan », dont l'objectif est de mettre au point la bombe A.
Alors que ce dernier pensait inventer un modèle réduit
artificiel de cerveau humain, le choix du binaire dans la construction
des ordinateurs se faisait à ce moment crucial où l'on
pensait que l'homme raisonnait ainsi, et que ce raisonnement était
un calcul, l'intuition une simple « défaillance ».
Le lien entre cerveau et ordinateur s'inscrivait à la base de
ces premières avancées, et l'homme devenait un simple
rouage intéressant uniquement pour sa pensée et contenant
des données transférables ailleurs qu'en lui-même,
en des lieux plus fiables et moins « émotifs ». L'humanité
se voyait ainsi expulsée, et jusqu'à la décision
pourrait et devrait lui échapper.
Si l'ingénieur visera
toujours le monde impar-fait miné par le hasard, si
le vieux rêve galiléen de pouvoir tout
décrire, tout décomposer, donc tout
reproduire, n'aura jamais de fin, dans ce temps sceptique,
personne ne saurait plus avoir l'arrogance positiviste d'un
contemporain du siècle dernier, voire de
l'immédiat après-guerre. On lui retournerait
immédiatement la guerre du Viêt-nam, qui
déjoua les stratégies des ordinateurs du
Pentagone. En matière théorique, c'est avant
tout le théorème de Gödel, dans les
années trente, qui est venu remettre en cause
l'idée selon laquelle tout serait mécanisable
et démontrable, seul l'esprit humain n'étant
pas enfermé dans un système formel clos sur
lui-même. Son succès durable montre bien que la
version « défense de l'âme80 » est
encore dominante, qui laisse à la machine le droit et
le pouvoir d'exécuter un certain nombre
d'opérations effectuées par le cerveau, mais
pas l'ensemble de ces opérations, et surtout pas les
plus palpitantes.
En matière de «
sensibilité » de la machine, la question fut
pourtant posée de savoir si elle serait capable
d'apprécier des formes reconnues de «
beauté » et, de même, si elle pourrait
générer de l'irrationnel ou de
l'originalité. En amont, Arthur Samuel
répondait dès 1960 au pionnier de la
cybernétique, Norbert Wiener81, que les machines ne
sauraient être douées d'originalité au
sens où ce dernier entendait qu'elles pouvaient
« transcender certaines des limites de leurs
concepteurs et le font, et que cette capacité les
rend à la fois efficaces et dangereuses82 ».
Selon Arthur Samuel, le concepteur humain demeurait
maître à bord et devait le rester. L'ordinateur
était un imbécile de génie, et
l'intelligence artificielle relevait à
l'extrême du leurre scientiste83.
Dans le camp adverse, on affirmait
que la machine pouvait être douée
d'imagination, dès lors que son fonctionnement
infaillible et logique, grâce à de nombreux
sous-systèmes, supporterait un comportement
symbolique de grande complexité, intégrant les
idées de confusion, de flottement ou d'oubli. C'est
que le cerveau humain pouvait être copié
dès lors que son fonctionnement était
clairement décomposable.
Les attendus idéologiques de
ces camps rivaux sont faits d'hybridations curieuses, et la
technique sera potentiellement servante de toutes les
positions et de tous les régimes en atteignant sa
forme moderne d'imperium, projetant un monde dominant84 qui
supplante la décision politique. C'est à ce
point que Habermas a pu parler d'une « civilisation
scientificisée85 » dont la conscience collective
se nourrit des pouvoirs de la science et de la
technique.
Le pouvoir nouveau des technologies
a pris des formes inédites liées surtout
à l'information, dont le rapport Nora-Minc sur
L'Informatisation de la société
révélait que « la
télématique, à la différence de
l'électricité, ne véhiculera pas un
courant inerte, mais de l'information, c'est-à-dire
du pouvoir86 ». Les pessimistes verront là de
quoi s'inquiéter en appliquant au nouveau
siècle la réflexion de Michel Foucault sur la
discipline mise en place dès le xviie siècle
pour contraindre les corps et les âmes.
Les nouvelles machines serviraient
en ce cas une organisation sociale coercitive, voire
morbide, opposant violemment - comme par le passé les
analphabètes aux lettrés - les info-riches
ayant accès aux machines aux info-pauvres87 qui en
sont privés. Elles seraient alors les servantes de la
performance en tout genre88 : militaire, économique
et sociale, et les marchands d'informatique deviendraient
des costumiers masquant le hardware sous le software et
jouant essentiellement sur la mine humaniste des interfaces.
Si la pensée contemporaine se focalise toujours sur
les notions de gouver- nement, de liberté et de
justice, ce serait donc en oubliant un peu trop à
quel point les bouleversements techniques gauchissent
l'avenir. L'analyse souvent confuse de la « crise
» serait largement dépendante de cet
aveuglement, et c'est peut-être le meilleur rôle
des philosophes et des artistes comme Miguel Chevalier que
de restituer aujourd'hui la sensation que les pouvoirs
s'articulent largement autant qu'hier aux techniques
nouvelles.
Car, au-delà du monde
économique, ces technologies modifient les relations
humaines et le jeu collectif, non plus seulement à
l'échelle des nations mais à l'échelle
de la planète entière, irriguée par des
circuits visant à détruire les
frontières historiques et géographiques. Elles
engagent à leur façon l'utopie d'un changement
de l'homme et de la société à la base
du programme des technologies de l'information de
cybernéticiens comme Norbert Wiener qui, selon les
règles d'un anarchisme technologique, critiquait
dès le début les régimes liberticides
et, plus généralement, toute forme de pouvoir
antidémocratique et antitransparent89. Elles ont
pourtant été longtemps un outil de mise
à niveau économique et productif. Le
phénomène est partout remarquable, dans tous
les pays industrialisés qui ont pensé
retrouver leur croissance et se faire une « place dans
le monde » grâce aux nouvelles inventions.
Rappelons-nous à cet égard la réflexion
de Michel Foucault, qui prévoyait, pour le
régime libéral, simultanément un
impératif de liberté (je vais te produire de
quoi être libre) et une culture du danger permanent,
dont le revers de la médaille serait une formidable
extension des procédures de contrôle et de
coercition.
Dans ces conditions, si ces
technologies ne sont pas apparues immédiatement comme
des ferments de liberté individuelle au moment
où les groupes sociaux traditionnels se
délitent, la version euphorique du « nouvel
humanisme90 » d'un Pierre Lévy est venue
à point nommé défendre une «
intelligence collective » (1981), un cyberspace
mondial, transfrontalier, nomadique et fraternel, ouvert
à tous, au-delà des pouvoirs. Avec ce cerveau
communautaire dont l'informatique fournirait selon lui
l'infrastructure, le « temps de l'Histoire,
référé à l'écriture,
à la ville, au passé » s'efface devant un
« espace mouvant, paradoxal, qui nous vient du futur91
». En donnant rendez-vous au lecteur avec la «
surlangue » « baignant de son murmure une autre
humanité92 », Pierre Lévy ressuscite
à la fois les intuitions mystiques de Teilhard de
Chardin sur les communications nouvelles
générant une « sorte de co-conscience
"éthérée"93 » et les espoirs de
l'extrême gauche reconvertie dans l'utopie
technicienne.
Une position irénique que ne
partagent pas Miguel Chevalier ni les artistes de sa
génération proches de ses
préoccupations, qu'il s'agisse de Joseph Nechvatal,
Matt Mullican, Peter Nagy, Catherine Ikam, Steve Miller,
Rainer Ganahl ou Tom Drahos. Ce n'est pas un hasard si, lors
d'une exposition collective à laquelle Miguel
Chevalier participait, l'Américain Joseph Nechvatal
dressait une liste de ceux auxquels il serait bon de se
référer : Sade, Baudelaire, Rimbaud,
Lautréamont, Jarry, les surréalistes et les
dadaïstes, Bataille, Artaud, Genet, Pollock,
Rauschenberg, Leary, Virilio, Guattari et Deleuze. La
couverture portait une photographie de Georges Bataille dans
la grotte de Lascaux, et Nechvatal, notait, dans le cadre de
cette manifestation Excess in the Techno-Mediacratique
Society, que Sade avait écrit, en réaction
à la montée de l'ère industrielle, et
combien lui et ses amis se sentaient «
piégés par le progrès du
cybérisme post-industriel94 ».
C'est dire que, s'il devait y avoir
un « sublime technologique », ce serait bien avec
eux celui de Kant, qui prévoyait un mouvement de
l'esprit fait à la fois d'attraction et de
répulsion, ou celui dont Edmund Burke nous
prévient qu'il ne génère pas de «
véritable plaisir, mais une espèce d'horreur
agréable95 ». Miguel Chevalier et les artistes
dont il est proche répondent en fait à la
question d'un Virilio qui préfère le
dramaturge au thaumaturge, le drame à la
publicité et à
l'idolâtrie96.
Ils se tiennent donc à
l'écart de toute croyance assomptionniste, même
s'il y a chez eux quelque chose de la « culture
survoltée » dont Gladys Fabre a bien rendu
l'exaltation, en particulier au temps de la
découverte de l'électricité, reconduite
par les nouvelles technologies qui viennent bouleverser un
monde à nouveau « hypertendu, au paroxysme de
l'excitation97 ». Il y a, chez Miguel Chevalier, comme
une jubilation gaie - qui faisait dire à Tinguely :
« a truly joyous machine, by joyous I mean free98
», et rallie une mécanique à l'envers de
la machine sociale ou technicienne. Comme dans le nouveau
réalisme mais avec un monde ayant muté
entre-temps, Miguel Chevalier entretient une forme de
lyrisme à rendre au plus près possible la
sensation de la nature technologique contemporaine. Non pas
dans la soumission à celle-ci ni même dans le
discours moralisateur et antimoderne, mais dans la sensation
déstabilisante du passage d'une époque
à une autre. En cela, il entraîne le spectateur
dans sa course, où son objet artistique ne
répond plus au caractère inaliénable et
intemporel de l'âge classique. Il sait que la
technique n'est jamais innocente et qu'elle induit un
nouveau statut de l'art et de l'artiste en invalidant les
définitions traditionnelles, en particulier la notion
d'original applicable aux uvres, déjà
mise à mal par les pratiques de
reproduction.
Le public à l'uvre
Si toutes les formes de création libre
non agréées par le droit d'auteur ont toujours existé,
les conditions techniques de production, de reproduction et de diffusion
se complexifient, selon un processus engagé et accompagné
par les artistes eux-mêmes, Marcel Duchamp en tête. La condition
postmoderne décrite par Jean-François Lyotard cultive
à cet égard le refus de l'origine, de la paternité
et de la cause99. La copie des uvres a beau s'être répandue
depuis très longtemps, la question de l'original et de sa conservation
est au centre de la défiance actuelle devant l'art numérique,
et ce d'autant plus qu'il est potentiellement mis à disposition
de tout le monde. Si l'uvre est de toute façon destinée
à plus ou moins long terme à être dupliquée
ou reproduite, les mentalités rechignent à voir s'effacer
toujours davantage l'unicité de l'uvre et ses lieux sacrés.
Car, tout comme la documentation ne passera plus seulement par les bibliothèques100,
la mise en banque de données des traces de l'art ne transitera
plus forcément par le musée, qui s'était toujours
donné pour l'expression la plus avancée et adéquate
d'une époque101.
Les expériences de détournement
des canaux de communication à des fins artistiques se multiplient
en outre depuis le début des années quatre-vingt, de l'utilisation
du réseau de préfiguration Minitel de Vélizy par
Fred Forest (Bourse de l'imaginaire, 1982, Centre Georges Pompidou)
à l'action télématique hybridant des installations
radio-astronomiques de Jean-Marc Philippe (Messages aux extraterrestres,
1987). Dès 1982, des Américains participaient à
la Biennale de Paris par l'envoi quotidien d'images « slow/scan
TV » (photographie venant de la télévision à
balayage via le réseau téléphonique) et, en 1984,
Accès demandait à des artistes de remplir des pages écrans
télématiques, qui seraient disponibles un peu plus tard
sur réseau Télétel102.
Selon les internautes militants
comme Fred Forest, Internet, où les interventions
d'artistes se multiplient, serait « un cur
cybernétique de l'humanité dont les
pulsations, les fréquences et les échanges
constituent la somme de tous les êtres et des
organismes vivants103 », un « rhizome » tel
que l'avaient décrit Gilles Deleuze et Félix
Guattari104, ou un hypertexte, en tous les cas un mode
d'échanges ouvert à tous et à tout. Or,
ces uvres sur Internet - Miguel Chevalier en produit
également - réinventent des règles
sociales et marchandes éphémères et
transitoires, en justifiant des formes inédites
d'autogestion par les artistes. Pris comme un lieu de
liberté échappant aux barrières
géographiques et sociales, l'outil viendrait renouer
le lien social perdu, même si la complexité du
nouveau champ artistique est telle que l'« homme de
bonne volonté105 » sera entraîné
dans un furieux mouvement d'accélération de
l'exposition des uvres on line. Contre le «
charme frileux du vieux monde » et un marché de
l'art encore élitiste106, la première vente
aux enchères d'une uvre sur Internet avait lieu
à Naples, en Italie, en avril 1997, et l'uvre
électronique de Fred Forest, Parcelle/Réseau
(1996), programmée pour un affichage en 16,7 millions
de couleurs, sur le thème des réseaux et des
flux, était visualisable sur écran cathodique
selon une échelle que le spectateur regarderait en
fonction de son pouvoir d'achat et « de sa relation au
nombre d'or ». Elle était authentifiée
par maître Binoche, commissaire-priseur, et acquise au
plus offrant107 ; l'acheteur recevrait alors sous enveloppe
scellée, signée par l'artiste, le code secret
lui permettant d'avoir un accès exclusif à
l'uvre sur Internet, tandis que Fred Forest
déclarait abandonner ses droits d'auteur au profit de
l'acquéreur, qui pourrait en faire ce qu'il
voulait.
Au-delà de la provocation,
le processus vise à terme à supprimer les
intermédiaires en renforçant l'action du
public. Toutes les formes d'interactivité en
témoignent en mettant fin à l'espace clos de
l'artiste et de son uvre. Dans nombre d'installations,
Miguel Chevalier, à sa façon, descelle l'image
pour le public : dans Habiter les réseaux (1999),
consacré aux flux boursiers, le public agit à
partir d'un clavier au sol ; dans Turbulence
numérique (1999) le spectateur, grâce à
une souris, peut éprouver les mécanismes
d'autogénération, de fragmentation et de
liquéfaction de l'image ; dans Croissances &
Mutations (1998-1999), le spectateur, une fois monté
dans la chambre noire d'Étienne Jules Marey
(inventeur de la chromophotographie dans les années
1880), déambule autour d'un puits de lumière
et, à partir de capteurs installés aux quatre
coins, arrête ou accélère le tourbillon
d'images restituant des bribes de la mémoire et des
sons de la ville.
L'interactivité renvoie
à une action réciproque en temps réel,
entre la machine et l'homme, où le spectateur
intervient par l'intermédiaire soit du clavier de
l'ordinateur, soit de commandes analogiques : crayon
électronique, manette, table de saisie graphique ou
voix, mouvement de la main et, de plus en plus, des yeux, du
souffle ou du corps. De façon générale,
l'interactivité suppose une modification radicale des
modes de présence au monde, dans un « univers
dilaté108 », par les liaisons
télévisuelles, les réseaux
télématiques ou satellites. L'art ne se
consomme déjà plus uniquement selon les
rituels traditionnels, en des lieux forcément
pérennes (galeries ou musées
permanents109).
Or, si au début du
siècle Marcel Duchamp - et à sa suite de
nombreux artistes - réclamait du public sa
participation, les nouvelles technologies multiplient
à l'infini les possibilités en la
matière, en développant le « savoir-faire
» des spectateurs110, en tout cas son illusion de
compter comme acteur111. L'idée lancée par
Marinetti en 1910 de placer « désormais le
spectateur au centre du tableau112 » aura donc
triomphé, et la seconde partie du siècle aura
amplifié les intuitions des futuristes, des
dadaïstes et des surréalistes.
Les passages de l'objet au
comportement, à l'événement, à
la dématérialisation de l'uvre d'art,
viendront s'accomplir dans les années soixante et
soixante-dix, avec de nombreux groupes d'Europe et des
États-Unis tentés par le mouvement permanent
et l'interpellation du public (les groupes T, Enne,
Zéro, Nul, MID, GRAV ou Fluxus), ou avec l'art
sociologique, qui donnera une esthétique de la
communication reconduite dans les années quatre-vingt
par Fred Forest, Mario Costa et Horacio Zabala, pour qui le
« contenu de l'échange » devient secondaire
par rapport au « mécanisme de
l'échange113 ». C'était une des
leçons du conte de fée planétaire de
Roy Ascott qui, à l'occasion de l'exposition Electra
(1983), réalisait une uvre en réseau, La
Plissure du texte, en hommage à Roland Barthes et
à ses chevauchements de sens. Reprenant le principe
du cadavre exquis surréaliste, des correspondants
communiquaient d'une ville à l'autre grâce au
système télématique IP Sharp, pour
confectionner un long récit, Roy Ascott
déclarant à cette occasion expérimenter
une « conscience planétaire » ou «
conscience de réseau114 ».
Cette conscience « cosmique
», revendiquée par les tenants d'un
planétarisme néo-romantique, par
l'intermédiaire d'une machine capable d'assurer une
forme de lien nouveau « avec la nature, l'infini, les
autres, l'autre115 », relève en fait de la
conception optimiste d'un réseau qui constituerait
l'assurance d'une participation plus large et holistique de
la société, en s'opposant au vieux
système vertical et hiérarchique. À cet
égard, on ne fera pas l'économie du contexte
des années soixante et soixante-dix pour comprendre
les formes adoptées par l'interactivité
actuelle. Parmi les clins d'il de l'Histoire, il
faudra compter la contre-culture américaine qui se
mit alors en ménage avec les ordinateurs,
jusque-là inféodés au champ militaire
et à l'économie. Quand la nouvelle
informatique passa à la micro en partageant
désormais largement l'information, elle s'appuyait
sur la révolte contre la guerre au Viêt-nam, la
dénonciation du rôle nocif des computers dans
le conflit, le refus du secret qui l'accompagnait et de la
centralisation extrême du pouvoir dans la machine.
Soutenue par les inventeurs californiens de la micro, la
nouvelle génération de machines conviviales et
démocratisées s'appuyait sur une
véritable culture (largement théorisée
par l'anarchisme d'un Norbert Wiener dès les
années cinquante). Au moins en apparence, le
technicien s'effaçait devant le citoyen, auquel les
ordinateurs devaient parler le plus simplement et
humainement possible, le succès d'Apple
témoignant de la demande sociale en la
matière. Dans cet esprit, l'interactivité
développée depuis les années soixante
se voulait un tisonnier à l'usage de la
singularité de chacun, voire de ses puissances
libérées, pour ne pas parler d'un
néo-héroïsme cybernétique qui
relayait en les individualisant les jeux vidéos et
télévisuels (où le parcours
était encore la plupart du temps imaginé sur
le mode traditionnel de la chevalerie116). En 1974, Abraham
Moles postulait que l'artiste serait programmateur comme
tout le monde, de même que tout le monde serait
potentiellement artiste. Il annonçait que le sens
même de l'art avait changé, qu'il devait
rallier la vie, et que l'uvre serait fabriquée
désormais soit par des machines, soit par son propre
consommateur, en alliant « la préciosité
de l'unique et la prégnance du jeu117
».
Or, poser la question de la
différence entre l'art et le simple jeu serait
déplacé si l'interactivité
contemporaine n'était surtout le fait des jeux
vidéos, Akira Asada les analysant au Japon comme un
accélérateur d'infantilisation selon lequel la
mère technologique abusive satisferait les moindres
désirs de ses enfants118. Vieux débat sur le
sens à donner au désir apparemment
libéré de toute contrainte, où l'on
retrouve l'angoisse claustrophobe qui faisait dire à
Hubert Astier qu'il y a, dans toute idée de
réseau, « un risque totalitaire par encerclement
sournois », qu'à son origine est le mot latin
« filet », qui a donné « rets »
et « résille », tous deux instruments
d'enfermement, et que lorsqu'on voit s'étendre des
réseaux commerciaux, des réseaux audiovisuels,
des réseaux publics, on est fondé « de se
sentir gibier119 ».
Si l'uvre de Miguel Chevalier
restitue quant à elle le sentiment
d'étouffement par les réseaux, elle ouvre en
même temps sur un genre de liberté inouï,
où les codes traditionnels n'arrêtent aucun
nouveau flux. Sa façon même de travailler
relève d'une pratique qui renouvelle le cadre
étroit de l'atelier et du monde de l'art en faisant
communiquer entre eux artistes, architectes, musiciens,
graphistes, informaticiens, philosophes, historiens ou
collectionneurs. Loin du repli individuel des années
quatre-vingt, Miguel Chevalier a toujours cultivé
l'échange à l'échelle du monde - et la
mise en réseau de tout ce et de tous ceux qui
pourraient lui offrir des renseignements nouveaux sur la
nature du monde actuel. À cet égard, sa
conception généreuse rejoindrait la
définition de Jean Nadal d'une machine
désirante dont le pouvoir de connexion va «
à l'infini, en tous sens et dans toutes les
directions120 ». Sa conception du nouveau spectateur
également, incité à l'action puisqu'il
ne lui envoie aucun programme figé ni contraignant
jusqu'à la réception, mais un moteur à
développer son propre imaginaire et ses propres
désirs d'image, de forme, de couleur, de rythme et de
vitesse.
Quand Gilles Deleuze et
Félix Guattari ont dressé leur «
bilan-programme pour machine désirante » (1973),
il ne s'agissait plus de « confronter l'homme et la
machine pour évaluer les correspondances, les
prolongements, les substitutions possibles ou impossibles de
l'un et l'autre, mais de les faire communiquer tous deux
pour montrer comme l'homme fait pièce avec la
machine, ou fait pièce avec autre chose pour
constituer une machine121 », celle-ci servant avant
tout le « corps social » irréductible
à la simple technique. Dès lors, la question
posée par l'uvre de Miguel Chevalier n'est pas
de savoir si l'artiste doit passer un pacte avec la machine
- c'est déjà fait -, mais à quoi cela
lui servira et quels genres de puissances il pourra ainsi
libérer. D'ores et déjà, un espace
ouvert où la partie n'est jamais assurée, avec
une machine- outil moins à soumettre (dans une
relation de violence) qu'à inventer, dans une
situation d'extériorité mais aussi
d'interaction permanente. En phase avec les sensations
nouvelles nées du nouvel environnement, Miguel
Chevalier, qui instrumentalise l'ordinateur, serait alors le
meilleur opposant au technicien d'Aldous Huxley qui fait
passer les vessies pour des lanternes et « un savoir de
ce qui se passe dans un monde non vécu d'abstractions
et de déductions122 » pour le vrai monde. Il
n'en serait pas moins engagé dans un travail sur la
guerre en cours où se joue à plus ou moins
long terme le sort de cette « étroite
planète en suspension dans l'éther des
communications123 ».
Aucune société plus que la nôtre
n'aura donné une place aussi importante au pouvoir de la science
et de la technique sur la nature, s'organisant en vertu de la marche
infinie du progrès et d'une maîtrise toujours plus grande
de l'univers. Le rôle d'artistes comme Miguel Chevalier serait
de traduire de fortes sensations engagées par de nouvelles formes
d'abîmes. Passeur vers les nouveaux mondes et fabricant des métaphores
nécessaires à leur critique, il rejoindrait alors tous
ceux qui ont rendu visibles les utopies techniques contre l'arrogance
de la rationalité absolue.
1 Pour leur amicale contribution, je remercie
Daniel Catan, Erro, Boris et Claudine Eyzikman, Guy Fihman, Joseph Nechvatal,
Stéphane Sinclair.
2 Michel Butor, «
Épreuves d'écriture », [n° 017,
30 octobre 1985], Les Immatériaux, cat. exp.,
Paris, Centre Georges Pompidou.
3 Voir Les Immatériaux, cat.
exp., Paris, Centre Georges Pompidou, 1985.
4 Ibid.
5 Ibid.
6 1 et 0 est
l'élément défini par Shannon : le
« bit » (contraction de BInary digiT), ou la plus
petite unité d'information.
7 Gilles Deleuze et Félix
Guattari ont décrit par ailleurs comme des vecteurs
d'dipe 1, le narcissisme, 0, la pulsion de mort ou ce
qui interrompt le désir et les flux. Voir «
Bilan-programme pour machines désirantes »,
n° 2, Minuit, janvier 1973, p. 9.
8 Voir Yves Michaud,
Critères esthétiques et jugement de
goût, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon,
1999.
9 Frank Popper, in Electra, cat.
exp., Paris, Les Amis du musée d'Art moderne de la
Ville de Paris, p. 77.
10 Par sa formation classique -
avant de passer par la School of Visual Art de New York en
1983, il est diplômé de l'École
nationale supérieure des beaux-arts et des arts
décoratifs -, Miguel Chevalier avait parfaitement les
moyens techniques traditionnels d'exprimer son point de vue,
le choix du médium informatique se justifiant par
l'adéquation de l'outil à son
propos.
11 Voir Benedetto Croce, « Il
padroggiamento delle tecnica » [1905], repris
in Benedetto Croce, Problemi di estetica, Bari, Laterza,
1966, p. 253-254.
12 Henri Focillon, Vie des formes, Paris, PUF,
1981, p. 25.
13 Voir Mario Costa, «
Technologie, production artistique et esthétique de
la communication », Artpress, février
1988.
14 Je reprends le titre de
l'ouvrage de Maurice Fréchuret, Nîmes,
Éditions Jacqueline Chambon, 1994.
15 Raymond Roussel, Impressions
d'Afrique, Paris, Éditions Jean-Jacques Pauvert,
1963, p. 157-158.
16 Ibid., p. 157.
17 Guillaume Apollinaire, catalogue
de la iiie Exposition du Cercle de l'art moderne à
l'hôtel de ville du Havre, repris in Chroniques d'art,
1902-1918, éd. L.-C. Breunig, Paris, Gallimard, 1981,
p. 74 ; cité in Éric Michaud, « L'art, la
guerre, la concurrence. Les trois combats de Fernand
Léger », Fabriques de l'homme nouveau : de
Léger à Mondrian, Éditions
Carré, 1997.
18 Voir surtout Pierre Francastel,
Marc Le Bot, Maurice Fréchuret et Éric
Michaud, ainsi que le catalogue de l'exposition The Machine,
as seen at the End of Mechanical Age, New York, 1968, avec
une introduction de K.G. Pontus Hulten.
19 Maurice Fréchuret, dans
La Machine à peindre (op. cit., p. 77), se livre
à l'analyse de cette aliénation selon la
définition de Marx dans les Manuscrits de 1844,
où tout produit est le résultat de
l'activité aliénée, activité
extérieure au producteur.
Déréalité du travail et
dépossession de soi s'en suivent.
20 Ibid., p. 63.
21 Alberto Giacometti, cité in Maurice
Fréchuret, La Machine à peindre, op. cit., p. 74.
22 Je reprends une expression de
Benjamin Buchloh.
23 Éric Michaud, Fabriques
de l'homme nouveau : de Léger à Mondrian, op.
cit., p. 34.
24 Piet Mondrian, cité par
R. Welsh et J. Joosten, Two Mondrian Sketchbooks, 1912-1914,
p. 67, in Éric Michaud, « Mondrian, De Stijl et
le temps messianique », Fabriques de l'homme nouveau :
de Léger à Mondrian, op. cit., p.
81.
25 Voir Fanette
Roche-Pézard, L'Aventure futuriste 1909-1916,
École française de Rome, 1983, p.
273.
26 Gilles Deleuze et Félix
Guattari, « Bilan-programme pour machines
désirantes », op. cit., p. 24.
27 Voir Edmond Couchot, in Electra,
op. cit., p. 236.
28 Giacomo Balla, « Lettre
à Alfred Barr, 24 avril 1954 », cité in
Les Immatériaux, op. cit.
29 Pour reprendre le titre de
l'exposition La Beauté exacte. De Van Gogh à
Mondrian, Paris, musée d'Art moderne de la Ville de
Paris, 1994.
32 Le premier nu
célèbre par informatique est né dans
les laboratoires de Boeing, qui cherchaient une image
correcte d'une situation ergonomique à
l'intérieur d'une cabine de pilotage.
33 Voir à cet égard
Jürgen Claus, « Un nouveau concept : la
technologie de la forme », Colloquio Artes, Lisbonne,
juin 1986.
34 Voir l'Exposition universelle de
1970 au Japon, où furent présentés les
différents mouvements d'art technologique interactif,
en particulier l'exposition Art and Technologie, dans le
pavillon des États-Unis, et les travaux du groupe EAT
(Experiments in Art and Technology) dans le pavillon Pepsi
Cola, ainsi que, dans le pavillon japonais, Keiji Usami et
son spectacle d'images laser en liaison avec la musique de
Toru Takemitsu, Yuji Takahashi et Xenakis.
35 Voir Zeigam Azizov, «
Richard Hamilton : du pop art à l'informatique
», Omnibus, numéro hors série, octobre
1997.
36 Le terme « ordinateur
» est suggéré en 1955 par Jacques Perret
à la demande d'IBM France, afin de désigner la
fonction d'organisation des nouveaux calculateurs. Ce mot
désignait à l'origine la fonction de «
celui qui confère un ordre de l'Église »
(voir Littré, t. 3, p. 4316, éd. 1974) ; il
renvoie également à l'idée
d'arrangement et d'ordre.
37 Abraham Moles retient l'origine
latine d'informatio, qui suppose un informis, « qui n'a
pas de forme », donc sans beauté. Pourtant,
Cicéron, dans un usage personnel, faisait
correspondre le terme « information » avec «
étymo-logie ». La science de l'information
informatique serait donc, selon lui, poétiquement au
moins, la science de l'étymologie. Voir Abraham
Moles, Art et Ordinateur, Paris, Blusson Éditeur,
1990, p. 79. On se souviendra en outre de la
définition que Paul Virilio donne de l'information
comme « troisième dimension de la matière
» et « surgissement ». Le premier portrait du
monde étant une information. Voir « Entretien
avec Catherine Ikam et Jean-Paul Fargier », Artpress,
novembre 1993, repris in Catherine Ika et Louis
Fléri, Portraits réel/virtuel, Paris,
Audiovisuel, Maison européenne de la photographie,
1999.
38 Edmond Couchot, « Images et
électricité », Electra, op. cit., p.
230.
39 Sur « l'art en temps
réel », voir l'intervention d'Edward Couchot in
Cahiers du collège iconique, dir. Francis Denel,
Communications et débats, vol. X,
1998-1999.
40 James Gleick, cité in
Christine Buci-Glucksmann, « Enjeux du fractal en art
», Fractalisations, Paris, Blanchard, 1999, p.
12.
41 Voir Edmond Couchot, La
Technologie dans l'art. De la photographie à la
réalité virtuelle, Nïmes, Éditions
Jacqueline Chambon, 1998.
42 Voir la définition de
Christine Buci-Glucksmann in « Enjeux du fractal en art
», Fractalisations, op. cit., p. 10.
43 Henri-François
Debailleux, « Le papillon et le hérisson »,
Fractalisations, op. cit.
44 Voir Ilya Prigogine et Isabelle
Stengers, Entre le temps et l'éternité, Paris,
Fayard, p. 161-162.
45 Gille Deleuze et Félix
Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit,
1991, p. 111.
46 Robert Abel utilise quant
à lui un test d'UCLA réalisé dans les
années quatre-vingt et établissant que les
enfants de douze à quatorze ans absorbent cent fois
plus vite les informations qu'un adulte de trente à
quarante ans. La raison étant qu'ils « ont
été entraînés à absorber
l'information par petits segments et à abstraire leur
substance beaucoup plus vite ». Voir Robert Abel,
cité par Gladys C. Fabre, in Electra, op. cit., p.
212.
47 Voir Florian Rötzer, «
Jeux, cognition, art et travail », Revue virtuelle,
n° 10-11, Paris, Centre Georges Pompidou,
1994.
48 À la fin du conflit,
Steichen brûle son uvre ancienne et
décide de ne plus toucher à un pinceau au
profit d'une « redéfinition de l'image
directement inspirée par la photographie
instrumentale et ses méthodes pragmatiques ».
Comme le note Paul Virilio (La Machine de vision, p.
106-10), sa démission est d'autant plus instructive
qu'il déclare que sa connaissance de l'art moderne
(Rodin, impressionnisme ou cubisme) l'avait
considérablement aidé à remplir sa
mission militaire. De même que Fernand Léger
avait parfaitement saisi la relation entre le cubisme et la
violence destructrice et destructurante du champ de
bataille, Steichen retrouvait, dans les métamorphoses
du paysage ruiné par les bombardements, non seulement
les matières incertaines de Rodin mais leur rendu
final.
49 Je renvoie à la
thèse d'André Gunthert, La Conquête de
l'instantané. Archéologie de l'imaginaire
photographique en France (1841-1895), thèse de
doctorat, dir. Hubert Damisch, École des hautes
études en sciences sociales, 1999.
50 Louis Aragon, Le Paysan de
Paris, Paris, Gallimard, 1926.
51 Voir Paul Virilio, La Machine de
vision, op. cit., p. 103.
52 Voir Daniel Ichbiah, «
Enregistrer sa vie », SVMMAC, n° 110, octobre
1999.
53 Sur la nature de l'ordinateur,
voir Edmond Couchot, Moderne et après. Les
Immatériaux, Paris, Éditions Autrement, 1985,
cité in Fred Forest, Pour un art actuel. L'art
à l'heure d'Internet, Paris, L'Harmattan, 1998, p.
175.
54 L'expression est d'André
Leroi-Gourhan pour qui le « milieu technique »
dépasse largement l'univers des objets techniques. La
machine, en l'occurrence l'ordinateur, accompagne et modifie
l'organisation humaine.
55 Idée de « texte
évanescent » reprise les « machines
stylistiques » lors de l'exposition Les
Immatériaux, Paris, Centre Georges Pompidou,
1985.
56 Voir Fanette
Roche-Pézard, L'Aventure futuriste 1909-1916, op.
cit., p. 296.
57 Voir à ce propos Passages
de l'image, cat. exp., dir. Raymond Bellour, Catherine David
et Christine Van Assche, Paris, Centre Pompidou,
1999.
58 Voir Jean-Marie Schaeffer,
« Arts et médias numériques », Revue
virtuelle, n° 16, Paris, Centre Georges Pompidou,
1996.
59 Voir le communiqué de
presse de Jean-Louis Boissier lors du lancement, en 1992, de
la Revue virtuelle du Centre Georges Pompidou, qui allait
présenter les réflexions les plus neuves en la
matière.
60 Voir Paul Virilio, «
Entretien avec Catherine Ikam et Jean-Paul Fargier »,
op. cit.
61 Voir Jean-Marie Schaeffer,
« Arts et médias numériques », op.
cit.
62 Voir Derrick de Kerckove (qui
fut l'un des pionniers à montrer cela en France),
« Sur quelques conditions esthétiques »,
Revue virtuelle, n° 6-7, Paris, Centre Georges
Pompidou, 1993
63 Voir Hubert Damisch,
Fenêtre jaune cadmium ou les dessous de la peinture,
Paris, Seuil, 1984.
64 Voir ce qu'en dit Catherine Ikam
dans son entretien avec Paul Virilio, op. cit.
65 « Si les machines sont nos
petites surs en jugement, c'est que nous sommes aussi
de grands logiciels. Étourdis par cette
parenté, déconfits ? » La question
était posée lors de l'exposition Les
Immatériaux (Paris, Centre Georges Pompidou, 1985),
et l'exemple était donné d'une machine pourvue
d'un système qui prévoyait d'expliquer et de
justifier son raisonnement. Voir cat. exp., op.
cit.
66 Voir Frank Popper, in Electra,
op. cit., p. 58.
67 Paul Caro, «
Épreuves d'écriture », [n° 063,
28 novembre 1985], Les Immatériaux, op. cit., p.
208.
68 Sur le sujet, voir le dossier de
Visuel(s). Revue d'art, n° 7-8, 1999.
69 Voir Louise Merzeau, «
Traiter l'intraitable », Champs visuels, n° 10,
1998.
70 En 1967, Hermann Kahn dressait
une liste plus complète des découvertes
imaginables qui ne manqueraient pas d'avoir des incidences
sur le contrôle croissant des hommes, jusque dans leur
comportement les plus intimes. Il évoquait
également les techniques améliorées de
propagande, application de procédés
électroniques à la communication directe avec
le cerveau. Voir Hermann Kahn, « Toward the Year 2000
», Daedalus, 1967, cité in Jürgen Habermas,
La Technique et la Science comme « idéologie
», p. 65-66.
71 Jacques Derrida, «
Épreuves d'écriture », [n° 141,
5 décembre 1985, à propos de «
code/confins »], Les Immatériaux, op. cit.,
p. 33.
72 Cités in Fanette
Roche-Pézard, L'Aventure futuriste 1909-1916, op.
cit., p. 274.
73 Voir les expériences,
à Toronto, de Graham Smith, qui a inventé
Horizonscan, un système d'enregistrement vidéo
à trois cent soixante degrés. Voir Derrick de
Kerckhove, « Sur quelques conditions esthétiques
», Revue virtuelle, n° 6-7, Paris, Centre Georges
Pompidou, 1993.
74 Selon l'expression de Derrick de
Kerchove cité in Fred Forest, Pour un art actuel.
L'art à l'heure d'Internet, op. cit., p.
111.
75 « More and more people are
becoming more comfortable in the artificial world than in
the naturel one. » Voir in Artificial Nature
(éd. Jeffrey Deitch et Dan Friedman, Deste Foundation
for Contemporary Art, p. 24-25) le couple moderne surpris
à Aspen dans le Colorado par Alan Becker.
76 Je reprends une expression de
Picabia citée in Body Mecanique, Werner Center for
the Arts, Ohio State University, 1998.
77 Voir in Commentaires, automne
1985, le débat autour de L'Homme neuronal de
Jean-Pierre Changeux, qui fit l'objet d'une vive discussion
entre son auteur et le physicien François
Lurçat, auquel rétorqua le prix Nobel
André Lwoff au nom d'une science qui n'avait jamais
servi le fanatisme (contrairement à la foi). Pour le
débat autour de l'intelligence artificielle à
l'échelle internationale, voir Stanley L. Jaki,
Brain, Mind and Computers, South Bend (Indiana), Gateway
Editions, 1969.
78 Dans L'Encyclopédie de
Diderot et d'Alembert, le mot « machine »
désigne « ce qui sert à augmenter et
à régler les forces vivantes, ou quelque
instrument destiné à l'exécution d'un
effet, ou de la force dans la cause ».
79 Voir à cet égard
Alain-Marc Rieu, in Philippe Breton, Alain-Marc Rieu et
Franck Tinland, La Techno-science en question.
Éléments pour une archéologie du xxe
siècle, Paris, Champ Vallon, 1990, p. 37-49.
Alain-Marc Rieu fera plus loin de Metropolis de Fritz Lang
l'équivalent cauchemardesque des mutations
contemporaines (ibid., p. 94).
80 Selon l'expression de
Church-Turing. Voir Douglas Hofstadter, Gödel, Escher,
Bach : An Eternal Golden Braid, op. cit.
81 Voir Aurel David, La
cybernétique et l'humain, Paris, 1965.
82 Voir Douglas Hofstadter,
Gödel, Escher, Bach. Les brins d'une guirlande
éternelle, op. cit., p. 770.
83 Sur les limites
attribuées à l'intelligence artificielle, voir
aussi Hubert L. Dreyfus, What computers can't do the limits
of artificial intelligence, New York, Harper Row Publishers,
Inc, 1972. La position française fut défendue,
entre autres, par Jacques Arsac (dans sa version
métaphysique du « sens »), pionnier de
l'informatique en France et titulaire de la première
chaire en la matière. Voir Les Machines à
penser. Des ordinateurs et des hommes, Paris, Seuil, 1987.
Dans ce livre, l'auteur ironisait sur la promesse de
certains de faire battre aux échecs un homme par une
machine - depuis, c'est chose faite. Pour la scène
artistique, je renvoie aux textes de Marc Le Bot en
particulier, qui reproche aux machines et au mode
combinatoire des images numériques («
générant des nouveautés ») leur
impératif de calcul. Sur cette critique du
numérique, voir « Les technimages », Revue
d'esthétique, 25-94, 1994.
84 Marcuse cité in
Jürgen Habermas, La Technique et la Science comme
« idéologie », op. cit., p. 18.
85 Voir la préface de
Jean-René Ladmiral in Jürgen Habermas, ibid., p.
1. Dans cet ouvrage, Habermas discute la thèse de
Marcuse selon laquelle « [la] puissance
libératrice de la technologie - l'instrumentalisation
des choses - se convertit en obstacle à la
libération, elle tourne à
l'instrumentalisation de l'homme. »
86 Cité in Franck Tinland,
La Techno-science en question. Éléments pour
une archéologie du xxe siècle, op. cit., p.
130.
87 Je reprends une expression
d'Akira Asada in Anyway Conference, Montréal,
1994.
88 Voir la définition, par
Paul Virilio, de la « science de l'extrême
», servante de la robotique ou du génie
génétique (in La Bombe informatique, Paris,
Galilée, 1998).
89 Voir surtout Norbert Wiener,
Cybernétique et Société. L'usage humain
des êtres humains, Éditions Synoptique,
1971.
90 Pierre Lévy,
L'Intelligence collective, op. cit., p. 33.
91 Pierre Lévy,
L'Intelligence collective, op. cit., p. 13.
92 Ibid., p. 16.
93 Voir Pierre Teilhard de Chardin,
L'Avenir de l'homme, Paris, Seuil, 1962 ; L'Activation de
l'énergie, Paris, Seuil, 1963.
94 Excess in the
Techno-Mediacratique Society, Technodim, ministère de
la Culture, 1992.
95 Voir à ce propos Mario
Costa, Le Sublime technologique, Paris, Iderive,
1994.
96 Voir Paul Virilio, «
Entretien avec Catherine Ikam et Jean-Paul Fargier »,
op. cit.
97 Gladys C. Fabre, « La
culture survoltée », Electra, op. cit., p.
206
98 Gilles Deleuze et Félix
Guattari, & |