CONSTRUCTION
Patrick Imbard : Aujourd'hui, tu es un artiste
plasticien reconnu, quel est l'origine de ton engagement dans l'art
?
Miguel Chevalier : Enfant, j'ai eu la chance
de beaucoup voyager en raison de la fonction de mes parents qui côtoyaient
le milieu de la création contemporaine. J'ai passé mon
enfance entre la France et le Mexique où mon père était
universitaire. Il travaillait à la rédaction d'une thèse
sur l'Amérique latine. C'est d'ailleurs ce qui l'avait conduit
à s'installer au Mexique, d'où mon prénom Miguel.
J'ai pu fréquenter de grands artistes
muralistes tels Alfred Siqueiros ou Rufino Tamayo, qui venaient régulièrement
à la maison. Luis Buñuel, réfugié politique,
nous parlait du surréalisme. Il était venu projeter chez
mes parents son film Le Chien andalou, et cela m'avait beaucoup impressionné.
Je me souviens de l'architecte Luis Baragan qui avait élaboré
un manifeste de l'architecture à partir de sa maison que nous
avions visitée en famille. Ses constructions et l'utilisation
violente de la couleur m'ont beaucoup marqué. Octavio Paz, André
Malraux, Fernand Braudel, Paul Rivet, ainsi que de nombreuses autres
personnalités du monde des lettres qui étaient souvent
de passage au Mexique, ont certainement contribué à mon
éveil artistique lorsque j'étais enfant.
Je
n'avais pas conscience de ce ferment culturel, et n'est que par la suite
que je me suis rendu compte que toutes ces relations avaient jouées
un rôle important dans mon éveil intellectuel.
Patrick Imbard : Après ton enfance au
Mexique, as-tu gardé des relations avec la communauté
intellectuelle franco-espagnole ?
Miguel Chevalier : Après notre installation
au Mexique, j'ai suivi mes parents à Madrid, et c'est là
que j'ai découvert, adolescent, loin de l'avant-garde rencontrée
au Mexique, les trésors de l'architecture churrigueresque et
la peinture de la vieille Europe. Je passais beaucoup de temps à
visiter des églises et des musées. Goya m'a beaucoup dérangé,
ses peintures bien évidemment, mais surtout son uvre gravé,
qui a été pour moi un choc émotionnel. Je crois
pouvoir dire que cette technique de reproduction, au service d'une série
comme Les Caprices, Les proverbes, ou Les Désastres de la guerre,
a éveillé ma curiosité. L'uvre gravé
de Goya comme l'uvre sérigraphié de Warhol m'ont
profondément interrogé.
Certains
voient une filiation évidente de mon travail avec ces artistes.
Patrick Imbard : Est-ce que Paris a compté
pour toi ?
Miguel Chevalier : Évidemment Paris a
été une révélation. J'étais admis
au concours de l'École nationale des beaux-arts où je
profitais de mon temps libre pour découvrir la ville, son rythme
et sa culture. L'étranger que j'étais un peu s'émerveillait
de tout. Ma curiosité était perpétuellement sollicitée.
J'aimais sortir des sentiers battus et pousser les portes d'endroits
pour moi insolites. Pêle-mêle je me souviens du cimetière
du Père-Lachaise, de la maison de verre de Chareau, des grands
magasins où encore du musée Gustave-Moreau. Le centre
Pompidou m'a permis de comprendre la modernité de certains artistes
avec lesquels je devenais familier. Cet endroit magique devenait mon
quartier général. Inutile de dire combien la rétrospective
de Marcel Duchamp en 1977 et les grandes expositions Paris-New York,
Paris-Moscou et Paris-Berlin m'ont ouvert des perspectives.
L'enseignement
que j'avais reçu tout au long de mes études me paraissait
de grande qualité mais en même temps en décalage
par rapport aux technologies de notre temps. Mes recherches s'orientaient
déjà vers les nouvelles technologies, mais il n'y avait
aucun atelier informatisé dans les écoles d'art en France.
Patrick Imbard : À cette époque,
te sentais-tu parisien ?
Miguel Chevalier : En fait, si Paris m'a beaucoup
apporté, je ne me sentais pas uniquement parisien et français,
me considérant appartenir davantage à mon temps qu'à
un lieu géographique précis. Mon parcours m'avait bien
préparé à cela. Et cette idée m'est plus
que jamais chère.
Patrick Imbard : J'ai fait ta connaissance au
début des années quatre-vingt à New York. C'était
au Pratt Institute où tu étais étudiant. Dans l'atelier
qui t'accueillait, il n'y avait pas le désordre habituel des
lieux où l'on peint. Il n'y avait ni châssis, ni toiles,
ni pinceaux, ni tubes de peintures. Seules des chaises se trouvaient
devant des écrans d'ordinateurs. À peine installé
au cur de cette machinerie silencieuse, tu faisais apparaître
et disparaître sur des écrans, comme un magicien, des couleurs,
des formes que je trouvais bien singulières. En un instant tu
avais fait naître plus d'images sur tes écrans que tous
les peintres des ateliers voisins en une année universitaire.
À cette époque, et j'ai l'impression qu'il y a de cela
plus d'un siècle, que cherchais-tu à New York ?
Miguel Chevalier : J'étais en effet à
New York en 1983. C'était juste après mon diplôme
des beaux-arts de Paris. Je recherchais entre autre des équipements
performants et surtout une accessibilité aux nouvelles technologies.
Évidemment, ces nouvelles technologies dont peu de gens parlaient
se mettaient timidement en place. Mais elles n'étaient pas pour
autant accessibles à tous. À moins d'être technicien
programmeur d'une chaîne de télévision ou ingénieur
au CNRS.
Patrick Imbard : Et puis, pour être franc,
le milieu de l'art en France se montrait sceptique vis-à-vis
de ces nouvelles technologies dont on ne mesurait pas encore l'importance
?
Miguel Chevalier : Cette réticence était
tellement omniprésente que j'avais l'impression qu'en France
on était isolé, et c'est pourquoi, dans ce climat peu
stimulant, je me suis dirigé en toute logique vers les États-Unis,
qui me proposaient des structures d'accueil mieux adaptées à
mes ambitions plastiques.
Et je suis arrivé à New York
début 1983. C'était la pleine effervescence culturelle,
mais là aussi, on regardait davantage la peinture que ces nouveaux
modes d'expression émergents sur lesquels je voulais travailler.
C'est à partir de là que j'ai
pris conscience que tous les modes d'expression, peinture, photo, vidéo,
allaient être profondément bouleversés dans un proche
avenir par la vague déferlante du numérique. D'où
ma soif d'explorer ce domaine. J'ai compris aussi que cet outil était
la base d'une démarche structurellement originale dont il fallait
immédiatement saisir les enjeux.
J'ai
pu accéder au premier logiciel de dessin sur ordinateur au Pratt
Institute et à la School of Visual Art, qui venaient tout juste
de créer un département d'infographie.
Patrick Imbard : Quelle était ta position
par rapport à la peinture et aux avant-gardes ?
Miguel Chevalier : Pour moi, j'avais la conviction
que les avant-gardes avaient exploré tous les champs possibles
de la création picturale et que pour un jeune artiste de moins
de trente ans, régénérer un propos pictural à
l'aide de la peinture à l'huile était une gageure. Inutile
de dire que mes intuitions et mes propos paraissaient impertinents.
Et que cette impertinence était à contre-courant de la
mode, qui redonnait à la peinture la place prépondérante
qu'elle avait perdue avec les conceptuels de la décennie précédente.
Patrick Imbard : Mais pourtant l'histoire de
l'art n'a jamais cessé pour toi d'être une source d'introspection
?
Miguel Chevalier : Évidemment, mes études
d'histoire de l'art m'ont montré combien des artistes comme Eugène
Delacroix, Gustave Moreau, Claude Monet ou Georges Seurat ont été
importants et visionnaires. Le problème de la division de la
touche picturale qu'ils ont abordé se repose aujourd'hui presque
dans les mêmes termes avec le numérique, qui est la synthèse
optique de la ligne et de la couleur. Le rapport qui existe entre les
théories de Chevreul et de Seurat est le même qui existe
aujourd'hui entre les théoriciens de l'image de synthèse
et moi. Le pixel (picture element) serait l'équivalent de la
touche picturale, c'est bien leur juxtaposition qui donne la couleur
et la ligne.
Patrick Imbard : L'outil informatique est-il
pour toi le moyen idéal pour réfléchir, revisiter
et recréer un nouveau monde en conformité avec la société
actuelle ?
Miguel Chevalier : Plus encore, j'ajouterai que
l'outil informatique est un fabuleux dictionnaire de formes et de couleurs
qui fait éclater l'image, la modifie et la régénère.
Ses possibilités sont illimitées et en perpétuelle
transformation. Mon travail séquentiel, de variations et de mise
en boucle, utilise tout ce que cet outil me propose.
L'ordinateur,
est une plate-forme entre la peinture, la photographie et la vidéo.
Il est aussi un moyen d'expression à part entière, puisqu'il
permet ce que les autres médias n'ont jamais permis.
Patrick Imbard : Par exemple ?
Miguel Chevalier : Retranscrire notamment la
notion du direct, la notion du temps réel par rapport au temps
différé. Comme autre exemple je peux citer encore la notion
du réseau. Cette notion est au cur de mon travail, je lui
réserve une place privilégiée tant avec Méta-cité,
qu'avec Transit ou Interconnexions.
Il est
clair qu'aucun moyen d'expression traditionnel est suffisamment valide
pour prendre en charge le caractère immatériel de cette
notion de réseaux et de flux. La serre botanique m'a permis d'exprimer
à cet égard de nombreux concepts immatériaux.
Patrick Imbard : Peux-tu t'expliquer sur ce point
?
Miguel Chevalier : Les serres retiennent mon
attention parce qu'elles résultent d'un système de construction
particulier où se rencontrent nature et architecture. Ce n'est
pas par hasard si sir Joseph Paxton était à la fois jardinier,
ingénieur et architecte. Au début du XIXe siècle,
il avait mis au point un type d'élément préfabriqué
en verre monté sur châssis métallique, ce qui permettait
la construction en un temps record d'un bâtiment merveilleux tel
l'immense pavillon du Crystal Palace, édifié en moins
de six mois pour l'Exposition universelle de 1851.
C'est
donc dans la société industrielle naissante, et peut-être
grâce à Paxton - un jardinier - que l'architecture moderne
allait développer ces principales théories fonctionnalistes.
Dans ce nouveau réservoir de formes symboliques, la serre, lieu
métaphorique par excellence, s'impose d'elle-même parce
que c'est, à mon sens, un monde artificiel, clos et transparent,
un espace privilégié et protecteur.
Patrick Imbard : Quel lien la serre entretient-elle
avec le baroque et le classicisme ?
Miguel Chevalier : J'ai observé que cette
société industrielle faisait naître, en même
temps qu'une rigoureuse architecture fonctionnelle, un certain art de
la courbe et de la contre-courbe sous la forme d'ouvrages en fer forgé.
C'était une sorte de végétation grimpante et envahissante
qui prenait pour tuteur toutes poutrelles métalliques un peu
trop droites. Cette ornementation végétale, que j'ai appelée
baroque, sur des structures architecturales rigoureuses, que je qualifie
de classique, fait naître une tension.
Mies Van der Rohe a été l'un
des premiers à gérer cette tension entre le végétale
et la stricte rigueur fonctionnelle, en proposant, au xxe siècle
le « mur-rideau ». La construction était réduite
à une parfaite forme géométrique constituée
de parois de verre réfléchissant l'environnement. Bien
sûr, c'est en pensant à tout cela que la serre m'est apparue
comme une évidence.
J'en profite pour faire remarquer que Jean-Pierre
Raynaud, qui s'est intéressé à la serre, fut à
ses débuts jardinier.
La serre qu'on
retrouve dans cette série intitulée Baroque & Classique
est une allusion à la fois au paysage de la cité moderne
et au paysage naturel qu'elle renferme. La nature qu'elle protège
devient objet de vénération, totalement coupé du
monde réel. J'ai ainsi l'impression d'explorer le paysage que
je crée au fur et à mesure de mes besoins. Je passe de
la réalité figurative au monde virtuel qui nous fait rêver.
J'évoque sans cesse cette rencontre entre deux complémentaires
qui seraient, d'un côté l'image de l'arbre et de son feuillage
pour le baroque, de l'autre, la structure métallique de l'architecture
de verre pour le classique. Baroque et classique rythment à la
façon d'un métronome toute notre histoire des formes,
et de cette observation je tire la leçon.
Patrick Imbard : En d'autres termes, le classique
s'apparente-t-il à une grille qui serait l'abscisse alors que
le baroque en serait l'ordonnée ?
Miguel Chevalier : J'aime assez cette formulation
parce que toute ligne peut s'exprimer par une formule mathématique.
J'ajoute que les pixels sont les éléments de base de l'informatique.
Leur juxtaposition qui forme une ligne de carrés lumineux trouve
son équivalence par une formule mathématique.
Paul
Virilio a écrit que « le pixel renouvelle le boulon, le
rivet, où l'il du téléspectateur glisse le
long d'une perspective électronique infinie. Cette architecture
de lumière n'est plus guère que la mémoire d'une
trame, un système séquentiel, modulaire ou matriciel ».
Cette phrase me plaît dans la mesure où elle décrit
toute l'ambition des pièces de ma première série
intitulée Baroque & Classique.
Patrick Imbard : Plus concrètement, comment
à partir de ces concepts tes uvres se présentaient-elles
?
Miguel Chevalier : Au tout début, lorsque
mon uvre était encore expérimentale, l'image qui
apparaissait sur l'écran était photographiée et
retravaillée à la main. J'intervenais manuellement, comme
autrefois le photographe peignait directement sur la pellicule pour
appuyer la couleur que la technique photographique ne pouvait pas rendre.
Puis le négatif peint était projeté à l'aide
d'un projecteur à diapositives. J'obtenais de grands formats
suivant les possibilités du lieu.
Puis la technique de la sérigraphie
m'a permis de matérialiser certaines uvres et de les fixer
dans le temps. In vitro se présente sous la forme d'une image
sérigraphiée sur du verre armé, lequel renvoi à
l'idée de transparence du vitrage de la serre et de l'écran
de l'ordinateur.
En même temps, je
produisais une série sur des panneaux de bois en aggloméré,
dont la composante devait suggérer le traitement que j'avais
fait subir à l'image. Cela me satisfaisait d'autant plus que
c'était la seule façon que j'avais à ma disposition
pour régler momentanément le problème de la surface
de l'image, que je jugeais, trop glacée et trop parfaite. Le
grain de l'aggloméré donnait à la surface picturale
un velouté qui absorbait la lumière extérieure
et conférait une sorte de sensualité à l'uvre.
Bien plus tard, le caisson lumineux ou back-light était aussi
une réponse à ce problème du reflet de la lumière
extérieure sur la surface lisse de l'uvre.
Patrick Imbard : Mais je crois que tu n'en es
pas resté là ?
Miguel Chevalier : En effet, j'ai dépassé
ce stade de peinture sur aggloméré pour aborder des formats
plus grands. J'ai souhaité alors utiliser un robot à peindre
qui, par projection d'encre pilotée par ordinateur, permettait
de sortir du petit format.
La main n'intervenait plus, en abolissant
la pratique mécaniste de reproduction de l'image je passais définitivement
à l'ère de sa reproductibilité électronique.
Une nouvelle étape était dès lors franchie.J'utilisais
le support d'une toile agrafée à même le mur. En
juxtaposant plusieurs toiles, je pouvais ainsi agrandir à l'infini
le format de mes uvres.
Effet de serre
est une pièce composée d'une serre à l'intérieur
de laquelle sont disposés des téléviseurs. Sur
ces écrans, on peut voir une vidéo en boucle qui est une
invitation à un voyage au sein de la dimension organique. Plantes
artificielles et architecture de métal se retrouvent en un même
lieu télévisuel, ultime référence au baroque
et au classique.
Patrick Imbard : Ces nouvelles uvres grands
formats adaptées aux lieux et celle intitulée Effet de
serre n'étaient-elles pas une nouvelle opportunité pour
aborder l'installation ?
Miguel Chevalier : Oui, mais je préfère
au mot installation l'expression uvres in situ, parce qu'elle
rend plus évident l'idée d'une relecture du lieu.
Patrick Imbard : Lieu et uvres se confondent
dans l'écart de leurs différences. Le virtuel promotionne
le réel jusqu'à nous perdre dans l'illusion de notre rapport
au vécu.
AUTRES NATURES
Patrick Imbard : Autres Natures est-il la suite
logique de Baroque & Classique ? Dans quelle mesure ton séjour
au Japon t'a-t-il influencé ?
Miguel Chevalier : Autres Natures est lié
à mon séjour à Kyoto. Kyoto est aussi la ville
des temples et des jardins, que je regarde comme le lieu par excellence
de tous les conditionnements. Leurs parfaites maîtrises sont en
soi des univers de synthèse qui ont bien évidemment fait
évoluer ma création. Ces univers ne sont pas sans rappeler
l'univers que j'avais déjà développé avec
les serres botaniques dans la série Baroque & Classique.
Le
jardin japonais est un monde de l'artifice où tout est maîtrisé
: de l'organisation de l'espace à la croissance des arbres. Et
cela, conformément à l'éthique bouddhique. La recherche
du juste équilibre entre le sauvage et l'artifice, l'ordre et
le chaos est une préoccupation constante. De même, en utilisant
des algorithmes fractals - qualifiés par les scientifiques d'attracteurs
étranges -, j'ai tenté de mesurer l'amplitude du rapport
que l'on retrouve dans la quête du Ma japonais, avec la notion
du passage entre la réalité et le rêve, le présent
et le passé, entre la mémoire et l'imaginaire. C'est dans
cette mesure que mon séjour au Japon m'a ouvert des perspectives
inédites.
Patrick Imbard : L'Histoire est jalonnée
de retours à la nature, d'Aristote aux romantiques. Ce troisième
millénaire est placé sous le signe de l'écologie.
D'où une nouvelle alliance avec notre environnement. Ce nouveau
pacte avec la nature nous conduit à recréer les conditions
d'une symbiose entre l'homme et la nature. Toutefois, tu as représenté
la nature d'une façon totalement abstraite, comme par exemple
dans l'installation vidéo Pixels de neige ?
Miguel Chevalier : Pixels de neige est un titre
qui indique le passage du numérique (avec le mot pixel) dans
l'univers analogique de la vidéo. Le mot neige renvoie à
ces faisceaux d'électrons qui s'entrechoquent de manière
aléatoire et saturent l'écran d'une multitude de points
noirs et blancs. La poétique du mot neige m'enchante. Cette installation
vidéo est composée de cinq tableaux brefs qui sont autant
d'allusions au jardin Rioanji de Kyoto, au pointillisme et à
l'art minimal.
En l'absence de toute image
sur un écran vidéo allumé persistent une texture
et un bruit. Cette matière parasite de l'image - la neige - m'a
inspiré pour créer des variations : du point à
la ligne, des mosaïques aux codes barres, des scintillements aléatoires
aux alignements rigoureux.
Patrick Imbard : Existe-t-il un rapport entre
Pixels de neige et les installations Le Grand Verre/Nature liquide et
Turbulence numérique que tu as présentées à
la Stadt Gallery de Stuttgart ?
Miguel Chevalier : Le Grand Verre/Nature liquide
et Turbulence numérique sont mes premières uvres
interactives et totalement numériques. Mais les images ne se
déroulent plus de manière linéaire grâce
à une bande vidéo, comme dans l'installation Pixels de
neige. Des images en deux dimensions et en trois dimensions installées
sur le disque dur évoluent en temps réel, et leurs mouvements
peuvent être modifiés à tous moments par le public,
par l'intermédiaire d'une souris mise à leur disposition.
Évidemment le titre Le Grand Verre fait référence
à l'uvre de Marcel Duchamp, dont je retiens l'idée
de la transparence.
Patrick Imbard : Techniquement, ces uvres
ont-elles posé des problèmes ?
Miguel Chevalier : Le logiciel qui permet le
fonctionnement de ces installations a nécessité la participation
d'un spécialiste en informatique. Éric Wenger a accepté
de m'assister techniquement pour écrire ce logiciel. Ce travail
d'équipe m'a beaucoup apporté puisqu'il m'a permis d'aborder
des uvres encore plus élaborées par la suite.
Ces
réalisations m'apparaissent comme un territoire vierge à
explorer. Ces uvres constituées d'algorithmes génèrent
des images qui ont pour potentiel d'être perpétuellement
en devenir. Elles abolissent la fixité de l'image, qui tend vers
l'immatérialité. C'est une manière d'exprimer le
virtuel.
Patrick Imbard : Comment ces pièces se
matérialisent-elles ?
Miguel Chevalier : Ces pièces apparaissent
soit comme un paysage magique, soit sous la forme de fleurs, que j'ai
appelées poétiquement Pensées numériques,
retenant le double sens du mot pensée. Les fractales formulent
une géométrie, qui perpétue, d'anamorphoses en
métamorphoses, une nouvelle tension entre forme et informe, figuration
et dé-figuration. Ils cristallisent cette nouvelle possibilité
de la représentation du vide et de l'infini.
Patrick Imbard : Yves Klein et Fontana n'avaient-ils
pas déjà abordé ces questions des frontières
du pictural ?
Miguel Chevalier : Yves Klein et Fontana préfigurent
cette approche métaphysique de l'uvre, mais mes créations
purement numériques sont autre chose. Mes uvres sont autant
de citations et de métaphores, qui prennent en charge les mécanismes
de dissolution et d'atomisation. Leur trame directrice est une grille
(1 x 1, 2 x 2, 4 x 4, 8 x 8) qui permet aux images de se liquéfier,
selon des principes constants mais illimités
dans leurs combinaisons. Autogénération, simultanéité,
jeux d'échelle, systèmes en réseaux sont les nouveaux
possibles de mon imagerie proliférante. J'aime quand ces microcosmes
artificiels favorisent la diversité des points de vue. Il y a
quelque chose du domaine de l'automate cellulaire, et peut-être
de l'évolution cyclique de la vie
Patrick Imbard : Quelle est l'ambition de ton
projet Arcadie - Jardin eau numérique face à ces installations
interactives que sont Pensée numérique et Nature liquide
?
Miguel Chevalier : Arcadie - Jardin eau numérique
est un projet pour une réalisation à l'extérieur,
alors que Pensée numérique et Nature liquide sont des
pièces d'intérieur. Arcadie - Jardin eau numérique
est une folie, au même titre que le désert de Retz au xviiie
siècle ou les jardins de Bomarzo dans les environs de Rome ou
encore le monstre de Niki de Saint-Phalle et Tinguely à Milly-la-Forêt.
Arcadie est née d'une rencontre avec l'architecte-philosophe
Adrien Sina
Patrick Imbard : Peux-tu décrire ce projet
d'espace environnemental ?
Miguel Chevalier : Ce projet d'espace environnemental
que j'ai décrit dans Opus et dans Art et Architecture est composé
d'un amphithéâtre et de trois labyrinthes. La circularité
de l'amphithéâtre est rythmée de jets d'eau, d'images
et de sons. Son centre est mi-aquatique, mi-végétal. Le
côté aquatique est symbolisé par un bassin autour
duquel se trouvent des vasques qui reçoivent de l'eau. La périphérie
de ce bassin est ponctuée de structures en acier qui maintiennent
en tension huit uvres dédiées aux dieux de la mythologie
grecque. Le côté végétal est symbolisé
par un bouquet d'arbres de synthèse. Une passerelle suspendue
permet aux visiteurs d'accéder aux labyrinthes. C'était
une invitation à un voyage initiatique vers la lumière,
l'air et le feu.
Patrick Imbard : Cette folie n'est-elle pas en
référence à la villa Hadriana à Rome, aux
salines de Ledoux ou au théâtre d'eau du château
de Versailles ?
Miguel Chevalier : En référence
à toutes les folies qui traitent du problème de la circularité,
en soulignant que le labyrinthe est un idéogramme, tout comme
le jardin sec japonais, qui est l'écriture d'un lieu où
l'homme n'a jamais accès que par la pensée et l'imaginaire.
Ce
projet a été d'autant plus important qu'il a ouvert des
perspectives en matière de géographie aérienne
des lieux. Une vision cartographique de la terre devenait possible.
J'étais Icare survolant un labyrinthe multidimensionnel fait
de matière, de lumière et de couleur.
ORO NEGRO
Patrick Imbard : Une suite d'expositions intitulées
Oro negro a été particulièrement remarquée
dans les musées nationaux de Caracas, Maracaibo, Bogota et Mexico.
Tu avais fait une mise en scène d'objets très différents
de ce que nous avions l'habitude de voir dans tes précédentes
expositions. On y découvrait des barils, des tuyaux concentriques,
des réservoirs de pétrole lourd. En quoi ces expositions
étaient-elles polémiques auprès du public ? Qu'apportaient-elles
de nouveau par rapport à tes travaux des séries Construction
et Autres Natures ?
Miguel Chevalier : D'abord il convient de préciser
qu'Oro negro est un ensemble de pièces qui constituent une suite
autonome. Ces pièces ont fait l'objet d'une installation spécialement
conçue pour les cinq grands musées d'art contemporain
du Venezuela, de Colombie et du Mexique.
Le titre Oro negro avait pour but d'évoquer
la richesse pétrolière dans l'économie nationale
de ces pays d'Amérique latine. L'extraction de cette matière
première ainsi que les moyens technolo-giques qu'elle implique
supposent la mise en place de réseaux performants. Ce sont ces
réseaux qui ont été pour moi une source d'interrogation,
et l'idée m'est venue de les mettre en parallèle avec
l'univers du labyrinthe qui est le mien et le cheminement de mon art
en arborescence constante.
En ce qui concerne
les objets exposés, il faut les comprendre comme étant
en relation avec l'univers du forage et de l'exploitation pétrolière.
Les uvres se trouvaient alors renforcées dans leur puissance
allusive par leur environnement objectal, mais, en fait, elles n'étaient
pas si différentes des séries Construction et Autres Natures.
Elles introduisaient simplement la notion de solide et de liquéfaction
de l'image que j'ai développée par la suite dans l'uvre
interactive Nature liquide.
Patrick Imbard : Ne fallait-il pas voir, dans
les matériaux employés à la réalisation
de ces pièces, un dérivé du pétrole ?
Miguel Chevalier : En effet, vinyle et Plexiglas
sont des produits dérivés du pétrole et, par là
même, encore une allusion à l'or noir. Mais cette approche
matiériste n'est pas primordiale. Ce qui m'intéressait
au premier chef, c'était la façon dont les sociétés
pétrolières analysent la structure des sols , préalablement
au forage, par chocs et enregistrements sismiques. Je voyais là
se mettre en place une cartographie restituant des paysages de synthèse.
J'ai repris dans l'installation Paysages artificiels ces cartographies
qui recréent ces paysages de synthèse réalisés
à l'aide d'algorithmes fractals.
J'avais
organisé ces expositions de telle manière que les visiteurs
puissent circuler au milieu des objets, qui étaient effectivement
des tronçons de pipelines et des barils. Le public pouvait encore
découvrir l'exposition en montant sur les mezzanines et avoir
ainsi une vision aérienne de l'installation.
Patrick Imbard : Dans les expositions Oro negro,
on retrouve des uvres où tu déclines le thème
de la spirale. Que signifie ce thème ?
Miguel Chevalier : À ce que je sais, le
pétrole vient entre autres de la décomposition de micro-organismes
marins en forme de spirales. Cette forme est un archétype qui
est à l'origine d'une série d'uvres constituées
de turbulences de un et de zéro. La spirale que ces turbulences
provoquent est une allusion à l'un des éléments
constitutifs du pétrole.
MÉTA-CITÉS
Patrick Imbard : Oro negro était le point
de départ d'un travail sur la cartographie qui prend son plein
développement avec une série très inspirée
que tu as appelée Vision urbaine. Pourquoi la ville en 1991 prend-elle
une si grande place dans ta thématique ?
Miguel Chevalier : Depuis le xixe siècle,
l'espace rural et ses populations s'amenuisent, alors que les villes
sont devenues des mégalopoles. Cerda, Haussmann et Otto Wagner
ont tous élaboré des modèles urbains capables de
structurer la ville et de réorganiser sa circulation. Mais aujourd'hui,
les flux de circulation et les échanges en temps réels
obligent à repenser la cité dans son rapport à
la vie et au monde. Les transports - trains, voitures et avions - ont
vidé peu à peu les campagnes et ont contribué à
la densification des agglomérations en favorisant leur expansion.
J'ai toujours été sensible à cette évolution
qui vient modifier notre quotidien en nous obligeant à nous adapter
à ce que la ville nous impose. Après Autre Nature, où
il était question d'une nature purement artificielle, j'ai ouvert
mon champ d'investigation à la ville, qui est aussi dans mon
travail un espace de synthèse. J'ai reconstruit des cartes qui
nous permettent une lecture différente de celle que nous avons
l'habitude de pratiquer. Par exemple, le Global Position Systems (GPS)
qui équipe certains de nos véhicules s'adapte et recalcule
en permanence la faisabilité d'un itinéraire en fonction
de paramètres qui changent à chaque minute. Voilà
une carte qui se redéfinit perpétuellement en relation
avec notre position géographique et notre destination. Ce nouveau
système nous porte à repenser la ville comme un espace
vivant, donc en mouvement. Les outils informatiques que j'utilise sont
parfaitement adaptés à la description de cette cité
nouvelle.
Patrick Imbard : Peux-tu décrire une uvre
de cette série Vision urbaine ?
Miguel Chevalier : Des caissons lumineux où
back-light représentent des cartes qui décrivent des structures
urbaines. Je les propose généralement en série
de quatre pièces. Leur traitement vise à singulariser
la morphologie évolutive des structures urbaines d'aujourd'hui.
Les prises de vue par satellite, les clichés sensibles à
diverses radiations (thermiques, infrarouge, ultraviolet, rayons X,
etc.) arpentent et redéfinissent l'espace avec d'autres valeurs
: le transit - sous toutes ses formes, la pollution, le réseau
d'éclairage urbain.
Patrick Imbard : Ville nouvelle, cité
radieuse sont des titres qui évoquent les cités-dortoirs
de l'après-guerre des architectes urbanistes Labourdette ou Le
Corbusier. En jouant sur les mots, ces titres renvoient à une
autre réalité qui laisse entrevoir les perspectives de
ton travail. Pixels de neige , Pensées numériques sont
très éloquents à cet égard. Ce double sens
se retrouve-t-il dans Aller/Retour Tokyo-Kyoto ?
Miguel Chevalier : Évidemment, j'attache
beaucoup d'importance aux titres. J'aime à cultiver leurs dimensions
poétiques. Par exemple Aller/Retour, c'est un ticket de transport
pour se rendre d'un lieu à un autre et pour en revenir, mais
c'est aussi le nom d'une de mes uvres. Il s'agit d'un gigantesque
travelling entre Tokyo et Kyoto réalisé de la fenêtre
d'un Shinkansen lancé à grande vitesse. Les images d'une
ville sans fin défilent et se superposent a contrario. Nature
et campagne, en se superposant à une vitesse effrénée,
se banalisent et disparaissent au profit d'un urbanisme proliférant.
J'ai pour projet d'autres pièces de la série Aller/Retour
notamment à Mexico, Los Angeles, Le Caire, São Paulo,
New York, parce que les problèmes rencontrés dans ces
mégalopoles sont en fait les mêmes.
Patrick Imbard : Cette installation était
présentée dans une salle demi-circulaire, trois vidéo-projecteurs
reliés à trois magnétoscopes diffusaient trois
visions panoramiques en décalage d'une seconde et proposaient
une vision panoramique de la ville infinie.
Miguel Chevalier : Cette idée d'une ville
sans limite s'ouvre à l'idée d'une ville-monde menacée
par la banalisation. Ce sont ces préoccupations que j'ai voulu
développer dans l'installation Mémoires & Mutations
à Beyrouth et à Paris, avec Habiter les réseaux
au palais des Congrès de la porte Maillot.
Patrick Imbard : Peux-tu dire un mot à
propos de cette pièce Mémoires & Mutations exposée
à Beyrouth ?
Miguel Chevalier : Cette pièce a été
réalisée grâce à l'aide de l'Académie
libanaise des beaux-arts. Cette cité méditerranéenne
m'a fasciné, son architecture ottomane montre à quel point
Beyrouth se situe à la frontière de l'Occident et du Moyen-Orient.
Le centre a été détruit et la périphérie
a proliféré à tel point que Beyrouth et Tripoli
seront bientôt une seule ville qui s'étire de manière
linéaire le long de la mer.
J'ai
filmé à l'aide d'un Caméscope cette ville à
partir des autoroutes récentes qui la traversent de part en part,
sans oublier les constructions contemporaines qui alternent avec les
ruines laissées par la guerre. Le conflit dont Beyrouth a été
le théâtre s'achève aujourd'hui sur une volonté
de reconstruire en modifiant la structure urbaine.
Le film, au montage, révèle
des strates d'images réelles et mélangées avec
les plans de l'ancien Beyrouth. Ces couches d'images successives créent
une atmosphère nostalgique. Et mon point de vue a finalement
donné une note optimiste qui a fait l'objet d'une installation
projetée sur un immense écran translucide dans une ancienne
friche industrielle, à deux pas de la place des Martyrs.
PÉRIPHÉRIE
Patrick Imbard : Sensible à la mondialisation
qui pousse l'artiste à redéfinir les contours de son champ
d'investigation, tu exposes à l'Espace Cardin en octobre 1998
une uvre ambitieuse intitulée Périphérie.
Ce titre, riche de sens, désigne une pièce in situ, probablement
l'une des plus grandes et la plus complète de ton art, qui est
à la fois la synthèse de ton travail et le point de départ
des uvres interactives en 3D que tu produiras par la suite. Comment
peux-tu décrire cette pièce ?
Miguel Chevalier : Périphérie est
en effet une pièce spectaculaire visible en rétroprojection
sur trois écrans courbes de 6 mètres par 3 mètres
composant un espace cylindrique de 360 degrés développé
sur 450 m2.
Le défilement des images du
périphérique est projeté sur 40 % en
partie basse de l'écran. Le boulevard
périphérique a été filmé
de jour et de nuit, sur une boucle de 360 degrés dans
un sens côté Paris, puis de la même
manière, dans l'autre sens, côté
banlieue. L'ensemble a été mixé et
restructuré sur banc de montage numérique,
créant un double flux temporel et spatial
croisé. Ce travelling a contrario provoque un
télescopage troublant d'images sur ce paysage urbain,
renforcé par la musique originale de Gérard
Hourbette.
Patrick Imbard : Inspiré donc de la pièce
intitulée Aller/Retour ?
Miguel Chevalier : Oui mais les 60 % restant
sur l'écran donnent à voir des architectures imaginaires
en trames filaires 3D interactives. Un dispositif de capteurs disposés
en étoile, sur un revêtement de sol circulaire situé
au centre de l'installation, réagit au déplacement du
spectateur : ses pas font pivoter de gauche à droite l'ensemble
de ces constructions virtuelles ou traverser à l'infini des couches
concentriques et successives d'espaces utopiques. La notion d'une transparence
de l'architecture et d'une immatérialité génère
un maillage cybernétique où l'espace oscille entre réalité
et simulation.
Patrick Imbard : En regardant cette pièce
qui fonctionnait pour partie en boucle et pour partie se régénérait
à l'infini grâce au logiciel AAASeed d'Emmanuel Berriet
conçu à cet effet, me venait l'idée d'une filiation
scénique entre cette uvre circulaire et les panoramas du
xixe siècle exposés dans les rotondes en bas des Champs-Élysées.
Les trois écrans que tu avais installés me faisaient penser
aux cimaises incurvées ou Claude Monet avait présenté
ses Nymphéas au Jeu de Paume. Quoi qu'il en soit, la mise en
scène de toute évidence à Périphérie
était en parfaite adéquation avec ton ambition de décrire
toute la symbolique attachée à cette autoroute qui ceinture
Paris.
Miguel Chevalier : Autrefois, les remparts délimitaient
la ville. Les portes donnaient accès au territoire dit intra
muros. Les fortifications protégeaient la cité des assaillants.
Mais, peu à peu, les boulevards des Maréchaux, puis le
périphérique, se sont substitués aux remparts,
dont seules les portes demeurent en tant que témoignage.
Aujourd'hui, quiconque veut pénétrer
au cur de la cité concentrique doit franchir une voie périphérique.
Cette frontière sépare la ville de la banlieue. Incohérences
et collages architecturaux mêlent bâtiments industriels,
grandes surfaces et tours HLM.
La croissance des villes est exponentielle,
complexe et globale. Les zones urbaines encerclent le cur des
vieilles cités et prolifèrent parfois anarchiquement,
semblables à des cellules cancérigènes où
à des labyrinthes de données immatérielles.
L'anneau
périphérique est la vitrine des groupes industriels qui
marquent leur volonté de puissance avec leurs gigantesques logos
lumineux. Les autoroutes de l'information sont l'image métaphorique
de tous les boulevards périphériques. Les voies expresses,
selon les heures de la journée, sont aussi des espaces de saturation,
d'embouteillages, d'accidents et de conflits, des flux continus s'écoulant
24 heures sur 24
Patrick Imbard : Cette circulation à double
sens ne fonctionne-t-elle pas comme ce palindrome in girum imus nocte
et consumimur igni ?
Miguel Chevalier : Oui, le célèbre
palindrome du Moyen Âge, repris par les situationnistes («
en tournant dans la nuit, nous nous consumons par le feu »), décrit
bien l'idée de cette double rotation, mais plus encore j'avais
imaginé que cette circulation à double sens mime perpétuellement
la ronde des électrons qui créent l'énergie nécessaire
au noyau de la structure atomique.
Patrick Imbard : Je voudrais ajouter qu'avec
les nouvelles technologies, le corps se virtualise et le virtuel prend
corps.
TRANSIT
Patrick Imbard : Méta-cité proposait
une réflexion sur les villes dans leurs relations ferroviaires,
Périphérie abordait le thème de la ville et de
ses flux automobiles ; Transit est une série centrée sur
les réseaux aériens. L'aéroport étant le
lieu de tous les échanges. Ce travail n'était pas montré
dans un site habituel d'exposition, mais dans un aéroport au
Canada. Comment peux-tu décrire cette uvre et comment as-tu
été conduit à la présenter dans un endroit
si particulier ?
Miguel Chevalier : Cette installation réalisée
en 1989 visait à prendre en charge par l'image télévisuelle
les flux dans leur globalité. Dans ce cadre, le thème
du flux aérien ne pouvait pas être ignoré tant il
concerne notre société actuelle.
J'ai saisi l'opportunité offerte
par Jérôme Sans, qui était le commissaire de l'exposition
Fictions, pour présenter une uvre qui s'insérait
dans le dispositif mis en place par l'aéroport pour, à
la fois, distraire le passager en attente et contrôler sa circulation.
L'installation Tableau de bord 1 récupère le signal vidéo-analogique
des caméras de surveillance de l'aéroport Mirabel, le
retraite numériquement en temps réel et le diffuse sur
les moniteurs disposés dans les accoudoirs des sièges
de la salle d'attente.
La banalité
même du lieu est prétexte à la redynamisation de
cet espace. Les passagers en transit ont le choix entre différentes
chaînes TV ; le canal 6 était mis à ma disposition
pendant le temps de l'exposition.
Patrick Imbard : Quel était le programme
que tu proposais sur le Canal 6 de Mirabel ?
Miguel Chevalier : Il s'agissait d'un programme
informatique qui recyclait les informations en les retraitant. Apparais-saient
ainsi des images diffusées par une fonction aléatoire
tenant compte de la fréquentation des passagers aux postes frontières.
Cette uvre constamment alimentée par le flux des passagers
imposait des images sans cesse renouvelées. L'aéroport
était ainsi un lieu d'exposition, et le spectateur un télé-acteur
malgré lui.
Cette idée me poursuit
tellement que je la réadapte au palais des Congrès de
la porte Maillot à Paris. 24 000 leds ou points lumineux s'allument
et s'éteignent en fonction du flux des visiteurs qui entrent
et sortent du bâtiment.
Patrick Imbard : J'avais vu un autre projet conçu
pour l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle où il était
question de flux des passagers. De quoi s'agissait-il ?
Miguel Chevalier : Le projet auquel tu fais allusion
s'intitulait Tableau de bord 2. Il s'agissait d'un prototype qui devait
s'intégrer dans l'architecture de Paul Andreu. L'uvre reprenait
la symbolique de l'avion et de ses matériaux, mais, ici, les
hublots d'un morceau de carlingue étaient remplacés par
des téléviseurs. Ce prototype a été présenté
à la Galerie Intersection 11/20 à Paris en 1990.
Patrick Imbard : Dans cette même série
d'uvres, tu as exploité ce thème du transit en proposant
d'autres créations issues du secteur maritime ?
Miguel Chevalier : En effet, l'idée du
port, lieu d'échange et de transit par excellence, a donné
naissance à d'autres uvres. Je mentionnerai Profilé
et Fenêtre mémoire hexadécimale, qui évoquent
les écrans de sonar pour la lecture des profondeurs marines.
L'artiste qui travaille sur l'image questionne
sans cesse la nature de l'art et sa relation au réel
Il
me semble que notre société produit et consom-me beaucoup
d'images. En les recyclant, j'en propose une deuxième lecture.
Le recyclage permanent auquel je me livre montre que des images insipides
ont plus de sens qu'il n'y paraît.
En
sortant des uvres de leur contexte habituel que sont les galeries
et les musées, l'uvre d'art que je fais revêt une
autre signification. Elle a un champ d'investigation plus riche. Elle
s'ouvre à un public plus large. Elle fait partie intégrante
de son quotidien. Mais j'espère que ce n'est pas là une
utopie.
INTERCONNEXIONS
Patrick Imbard : Voici une série de pièces
que tu regroupes dans un chapitre intitulé Interconnexions. Ce
mot évoque l'idée d'un lien entre différents mondes
que les technologies de la fin du xxe siècle ont su confronter.
Flux et communications sont des constantes dans ton uvre. Ici,
entre 1988 et 1999, tu dresses un panorama presque complet de ce domaine
où les interfaces prolifèrent. On comprend que selon toi
nous pénétrons de plus en plus dans une nouvelle culture
: celle du numérique et des flux qui s'affirment dans notre mode
de vie quotidien.
Mais au-delà de
ce constat, telle Alice au pays des merveilles, tu nous promènes
aussi dans un univers de rêves. Dans quel territoire le voyage
que tu nous proposes se déroule-t-il ?
Miguel Chevalier : On y découvre pêle-mêle
des images numériques, des objets symboliques, des installations
permanentes et éphémères. Les lieux que j'ai investis
sont des galeries, des musées, des centres d'art, une forteresse
et même un palais. Cette multiplicité de lieux d'exposition
me plaît, d'autant plus que je suis allé jusqu'à
investir des espaces encore plus inhabituels comme le centre des impôts
de Marseille et le commissariat de police de Nemours
Voilà
mon vaste territoire.
Patrick Imbard : Si l'uvre est une réflexion
à partir d'un lieu, le lieu en retour nous aide-t-il à
comprendre ton travail ?
Miguel Chevalier : En effet, une notion de feed-back
se retrouve de manière explicite dans bon nombre de pièces
comme État binaire de 1990 et Fenêtre mémoire infinie
de 1992.
Patrick Imbard : D'autres pièces comme
Vecteurs 1 et 2 montrent des fusées qui mettent en orbite des
satellites destinés à nous transmettre des images captées
par des paraboles et des radars.
Miguel Chevalier : Antennes paraboliques et radars
ont, bien entendu, retenu mon attention puisqu'ils symbolisent l'idée
de communication, au même titre que Mécaniciens de Fernand
Léger nous donnait à voir la société mécaniste
des années vingt ou encore, plus près de nous dans les
années soixante, le pop art et le nouveau réalisme nous
donnaient à comprendre la société de consommation.
Patrick Imbard : Dans une autre installation
que tu avais présentée au centre d'art contemporain d'Hérouville-
Saint-Clair en 1988, tu abordais ce thème de la communication
comme un épilogue à tes précédents développements.
Cette pièce s'appelait Télescopages, elle recelait la
même force symbolique puisqu'elle se présentait sous la
forme de totem. Est-ce bien de cela dont il s'agissait ?
Miguel Chevalier : Télescopages se présentait
en effet sous la forme d'un totem flanqué de part et d'autre
de deux colonnes semblables à des effigies et de relais d'images
vidéo 2D et 3D. Les grandes disquettes évoquaient la mise
en boîte de l'image. Je voulais faire un clin d'il à
Raymond Hains et à Claes Oldenbourg. Télescopages traite
de la mutation des modes de transmission provoquée aujourd'hui
par la conquête de l'espace et le règne des interconnexions.
Télescopages s'attache également d'une manière
plus large à la relation que chacun de nous entretient avec les
outils de la communication : téléphones, fax, claviers
d'ordinateurs. Que l'on soit sur terre, dans le ciel ou sur la mer,
les hommes sont reliés, branchés à travers la planète
à tout instant. J'ajoute que la recomposition de l'espace et
l'accélération du temps nous projettent irrémédiablement
dans le dédale des réseaux de circuits imprimés,
géographie d'un monde assigné à l'écran,
mosaïque de paramètres.
Patrick Imbard : D'où une famille de pièces
que tu appelles Transferts, Stock exchange 1, 2, 3, 4, Transaction et
État binaire. Comment se présentent-elles ?
Miguel Chevalier : État binaire est une
uvre vidéo exclusive-ment établie à partir
de 0 et de 1. Ces deux chiffres sont la représentation symbolique
de deux états logiques de l'intimité du fonctionnement
de la machine-ordinateur. Ces signes gèrent des milliards de
données. Ils trament notre environnement, depuis notre quotidien
jusqu'aux cours boursiers, en passant par tous les réseaux de
transmission et de télécommunication qui contrôlent
les images et les sons. Ils constituent cette nébuleuse qu'on
appelle l'information.
Patrick Imbard : Mais plus concrètement
?
Miguel Chevalier : L'installation État
binaire est présentée dans un espace clos où un
vidéo-projecteur envoie sur les murs et plafonds des 0 et des
1 par milliers. Au sol, des inscriptions de codes alpha-numériques
parachèvent cette spatialisation des états binaires. La
composition musicale de Fred Wallich, semblable à la pulsion
d'un cur, supporte des éclats rythmiques et des effets
de synthèse vectorielle sous forme de collages. Vient en complément
de l'installation une série de pièces fixes en matériaux
de synthèse, dont Ordre d'achat et Écranisation, directement
imprimé sur une moquette du type de celle des salles des marchés
boursiers. L'ensemble est tendu sur des châssis d'aluminium et
disposé sur le sol et sur les murs. Stock exchange 1, 2, 3, 4,
en forme de zigzag, évoque les listings des imprimantes. Enfin
Transaction est une uvre interactive qui permet au spectateur
d'intervenir en temps réel à partir d'un grand clavier
posé sur le sol. Différents univers graphiques se confrontent
alors à l'intérieur d'une immense parabole.
Patrick Imbard : L'installation La Rencontre
des deux mondesà la Casa Velázquez, à Madrid, est-elle
de même nature que Transaction exposée à la Galerie
des beaux-arts de Metz ?
Miguel Chevalier : En fait, cette installation
à Madrid est la première d'une série conçue
pour l'extérieur. Certains critiques ont parlé de land
art parce que cette uvre immense occupait une surface de 300 m2
au sol. L'uvre était enrichie la nuit par des projections
lumineuses sur la façade des bâtiments latéraux.
Ces projections lumineuses représentaient des motifs décoratifs
aztèques. Un pont venait relier les deux ailes latérales
de l'édifice.La présence de ce pont avait pour symbole
le lien que l'Espagne à entretenu avec l'Amérique latine.
Il s'agissait là d'une uvre de commande réalisée
dans le cadre des manifestations organisées à la mémoire
de Christophe Colomb. L'installation Redécouverte, dans la forteresse
de Vauban à Port-Louis en Bretagne, faisait pendant à
l'uvre de la Casa Velázquez.
TERRITOIRES
Patrick Imbard : Un projet de grandes dimensions
réalisé pour la ville de Fukuoka au Japon faisait suite
à l'installation La Rencontre des deux mondes à la Casa
Velázquez et à l'uvre in situ intitulée Redécouverte
et présentée dans la citadelle de Vauban à Port-Louis.
Quelles étaient les enjeux de ce projet d'envergure qui s'appelle
Le Grand Écran ?
Miguel Chevalier : Fukuoka est d'abord un grand
port maritime ouvert à l'Asie du Sud-Est. Cette ville était
l'organisatrice d'une biennale de sculptures. J'étais invité
dans ce cadre par le Museum City Tenjin. En raison de la situation géographique
particulière de cette ville japonaise, j'ai proposé de
réaliser une installation non pas au cur de la ville, mais
sur l'eau. J'ai pensé que la mer serait un nouveau territoire
pour l'art parce qu'au Japon le manque d'espace incite les urbanistes
à gagner petit à petit des surfaces constructibles sur
l'eau. Ce port commercial très actif est une ouverture vers le
sud, vers l'infini et, par là même, il est au cur
des flux et des réseaux maritimes.
Le problème qui se posait alors était
d'imposer un projet fort dans un contexte urbain déjà
sur-saturé de signes, d'enseignes lumineuses, de réseaux
autoroutiers et d'architectures hétéroclites. J'ai
eu l'idée de concevoir alors, avec l'architecte designer Charlie
Bové, une installation flottante semblable à une gigantesque
antenne parabolique qui capterait les moindres fluctuations de l'environnement
invisible du port. L'uvre, de par sa conception évolutive,
nous retransmettrait tel un ordinateur en temps réel toutes les
informations que la vie interne de ce paysage maritime exige. Se compilerait,
pendant trois mois, un inépuisable et fabuleux dictionnaire de
formes et de couleurs, qui sans cesse ferait éclater l'image,
la modifierait et la régénérerait : un potentiel
illimité, de perpétuelles métamorphoses.
Patrick Imbard : Plus concrètement, comment
se présente ce projet pour Fukuoka, peux-tu le décrire
?
Miguel Chevalier : Cette pièce de 10 000
m2 est constituée de 2 500 cylindres gonflables dont l'ensemble
fait figure d'un gigantesque écran d'ordinateur flottant. Chaque
cylindre gonflable matérialise un pixel.Cette uvre devait
être visible de près, du quai, et de loin, à partir
d'une tour panoramique, de l'autoroute suspendue qui traverse les installations
portuaires et, enfin, des avions qui atterrissent et décollent
de l'aéroport, dont les pistes sont situées dans l'axe
de ce grand écran. L'uvre devait se trouver au carrefour
de voies de communications, à un point choisi pour sa situation
particulièrement stratégique dans cette ville dont j'avais
analysé la configuration géographique.
Lors de l'inauguration, un idéogramme
en kanji signifiant le mot kigo apparaissait sur cet écran géant.
Patrick Imbard : Que veut dire kigo en japonais
?
Miguel Chevalier : Kigo signifie « le signe
».
Patrick Imbard : Était-ce une référence
au livre de Roland Barthes L'Empire des signes ?
Miguel Chevalier : Évidemment puisque
la pensée de Barthes m'a beaucoup éclairé dans
ma compréhension de la civilisation japonaise.
Pour revenir à ce projet, dont le titre
Le Grand Écran dit bien ce qu'il veut dire, les 2 500 cylindres
sont semblables à des capteurs utilisés dans l'électronique.
Ils enregistrent les moindres variations du port, oscillant aléatoirement
au gré du mouvement naturel des vagues, du vent, des marées
et de la fluctuation du trafic des bateaux.
La nuit, Le Grand Écran apparaît
comme une immense surface lumineuse, grâce à une série
de projecteurs immergés. Cette pièce dégage d'autant
plus de magie que ses éléments sont translucides, alors
que le port et la mer tout autour restent dans l'obscurité.
PERFORMANCES
Patrick Imbard : Performances est un ensemble
d'uvres qui traitent de l'homme et de ses pratiques sportives.
Mais le mot « performance » fait aussi allusion aux actes
éphémères que certains artistes des années
soixante-dix réalisaient pour exprimer leur création dans
une mise à mort de la peinture.
Est-ce qu'il faut comprendre dans cette
pratique qu'est la tienne, une réconciliation avec l'image ?
Miguel Chevalier : En effet, lorsque j'étais
étudiant aux Beaux-Art de Paris, il y avait autour de moi à
cette époque un état d'esprit très distant par
rapport à l'image. L'action, et quelquefois l'action corporelle,
était considérablement valorisée. La signification
de l'image s'éclipsait au profit de la signification de l'action
artistique. J'ai toujours été sensible au pouvoir de séduction
de l'image, qui transcende toute production picturale. Dans cette optique,
comment le sport ne serait-il pas la meilleure métaphore de notre
relation au monde par nos affects ?
Les jeux Olympiques sont le théâtre
de toutes les métaphores. Le politique, l'économique et
le social s'entrecroisent le temps d'une manifestation en un même
lieu
Mais ce que je retiens de cette réalité sordide,
c'est l'utilisation que les médias fond de l'événement
sportif, je travaille à partir du recyclage de l'image élaborée
par les médias. À cet égard Performance contient
la même problématique que Autres Natures, qui n'a rien
à voir avec la nature. Loin de l'apologie de la performance ou
de l'esthétisme du corps, Performance tend à en démonter
le mécanisme dérisoire et sa prise en charge par les réseaux
qui fonctionnent en flux.
Patrick Imbard : C'est ce que Monique Sicard
exprime dans son livre La Fabrique du regard (Odile Jacob, 1998) lorsqu'elle
écrit : « ce n'est pas parce qu'elle fait songer à
une montagne qu'une image a besoin d'une montagne pour exister. »
Miguel Chevalier : Tout l'appareillage technique
qui mesure les exploits sportifs serait plus important que l'individu
qui nage, qui catche, qui court. D'ou cette proposition plastique sous
la forme de caisson Jumbotron d'un monde spectaculaire livré
par les médias.
Patrick Imbard : Se présente en 1992 l'opportunité
de produire des uvres monumentales sur des écrans géants
destinés à montrer des athlètes pendant les épreuves
des jeux Olympiques d'Albertville et de Barcelone. De quoi s'agissait-il
?
Miguel Chevalier : Lorsqu'en 1992 je fus sélectionné
afin de réaliser une pièce dans le cadre des jeux Olympiques
d'Albertville et de Barcelone, l'idée m'est venue de me réapproprier
l'image technologique du sport telle que les chaînes de télévision
du monde entier la diffusaient et de la donner à voir autrement
au public. Plutôt qu'une exposition traditionnelle avec des uvres
fixes présentées dans les différents complexes
sportifs, j'ai préféré inscrire ma recherche au
cur de la dynamique des Jeux, en mettant à contribution
les neuf écrans géants Jumbotrons installés en
bas des pistes ou dans les stades, destinés à visualiser
la performance des athlètes lors des compétitions.
Chaque nuit, une vidéo numérique
d'une minute était créée à partir des événements
de la journée. Une création musicale de Fred Wallich était
diffusée simultanément sur les neuf écrans, avant
et après les compétitions. Ainsi apparaissait sur les
écrans chaque jour un travail différent.
Patrick Imbard : C'était là le
triomphe de Chronos ?
Miguel Chevalier : Chronos était un prétexte
pour moi de recruter dans la dynamique des jeux Olympiques la donnée
essentielle du sport que sont le temps et la vitesse et de donner à
voir une création contemporaine à un public plus large
que celui qui constitue habituellement le microcosme de l'art.
Patrick Imbard : L'installation Combat des images
n'est-elle pas à l'origine de Chronos ?
Miguel Chevalier : En effet Combat des images
annonçait les uvres réalisées à l'occasion
des jeux Olympiques. Elle a été imaginée à
partir du livre L'Esthétique de la disparition de Paul Virilio.
Patrick Imbard : Comment se présentait
cette installation ?
Miguel Chevalier : Combat des images est la compression
d'émissions sportives diffusées par la télévision
un dimanche après-midi qui se réduit à cinq minutes.
La suraccumulation et le défilement des images, soixante-dix
par seconde, entraînent leur disparition par saturation.
La multiplicité des écrans, la télévision
dans la télévision, véhiculent l'idée suivant
laquelle la compétitivité des images entre elles tue l'image.
Cette pièce vidéo-numérique composée d'écrans
empilés en pyramide évoque le podium où les vainqueurs
reçoivent leur médaille.
À l'inverse des futuristes qui partaient
d'une image fixe pour décrire l'idée d'un mouvement, je
suis parti ici d'une image vidéographique en mouvement que j'ai
arrêtée dans son déroulement, et je l'ai transformée
en plusieurs variations numériques.
Patrick Imbard : Ta création serait cette
passerelle entre l'analogique et le numérique. Nam June Paik
a introduit la vidéo en tant que moyen d'expression artistique.
Ton travail serait l'étape suivante, dans la mesure où
tu as introduit le numérique dans l'analogique, domaine que peu
d'artistes ont osé aborder ?
Miguel Chevalier : Ces nouvelles technologies
me permettent de ne pas me limiter au seul rapport de la vidéo
et du numérique. Je tiens à élargir mon champ d'investigation
à d'autres domaines tels que le numérique et la peinture,
le numérique et la photo, l'estampe numérique par rapport
à l'estampe traditionnelle
ANTHROPOMÉTRIE
Patrick Imbard : De Marcel Duchamp à Matthew
Barney en passant par les Action-nistes viennois, nombreux furent les
artistes qui travaillèrent à partir de leur propre corps.
D'Yves Klein à Bruce Nauman, une vision du corps a été
proposée. D'autres plasticiens pousseront leur démarche
jusqu'à l'extrême, je songe à Gina Pane ou à
Orlan. On a eu le sentiment d'avoir tout dit, d'avoir tout exploré,
et voilà que tu nous donnes à voir d'autres images plus
introspectives, plus interrogatives.
Performance abordait le thème de
l'exploit sportif tel qu'il est médiatisé, Anthropométrie
aborde le corps tel que la science le révèle. Instrument
idéologique, le corps est également dans ton uvre
instrument de connaissance. L'image que tu recrutes ici n'est-elle pas
issue de l'imagerie médicale ?
Miguel Chevalier : En effet, le monde de la médecine
produit aujourd'hui une masse considérable d'images : scanner,
échographie, thermo- graphie, RMN (résonance magnétique
nucléaire), qui livrent à leur façon leur vérité
sur le corps humain. Nous avions jusqu'à présent une vision
externe du corps, maintenant nous en avons une vision interne. Le monde
médical a rendu l'être humain transparent, et l'artiste
doit appréhender ce nouveau corps révélé
par la science. Mon imaginaire a été stimulé.
Patrick Imbard : Comment t'es-tu servi de l'imagerie
médicale dans l'installation Anthropométrie à l'hôpital
du Kremlin-Bicêtre ?
Miguel Chevalier : L'installation Anthropométrie
fut réalisée dans l'enceinte de cet hôpital. Ce
lieu me semblait particulièrement approprié pour parler
du corps humain. L'installation a été réalisée
dans un puits du xviie siècle, de 10 mètres de diamètre
pour 60 mètres de profondeur. Le dispositif utilisait deux projecteurs
de 1 000 watts chacun qui, grâce à un miroir à 45
degrés, renvoyaient au fond du puits des images de mon corps
scannérisé sur un écran géant.
Le
spectateur était invité à découvrir mon
corps digitalisé à l'aide de jumelles stéréoscopiques.
Je présentais simultanément dans un réservoir attenant
des uvres fixes ainsi que des projections de coupes d'encéphales
et de poumons.
Patrick Imbard : D'autres uvres sur le
même thème du corps humain ont été montrées
à Florence, à la Galleria Vivita. Il s'agissait de corps
écorchés en relation avec le musée de la Specola,
célè-bre pour sa collection de cires anatomiques du xviiie
siècle. Peux-tu dire un mot de cette exposition ?
Miguel Chevalier : Florence est pour moi une
ville mythique où de nombreux artistes ont analysé et
étudié le corps, tant pour développer les nouveaux
canons de la beauté que pour en comprendre le fonctionnement.
C'est là que Léonard de Vinci a conçu son fameux
Traité d'anatomie. Je me suis souvenu de cela.
Et j'ai mis en relation mes uvres
sur le corps humain scannérisé avec les cires anatomiques
conservées au musée de la Specola. L'ensemble a été
numérisé de façon à hybrider ces deux univers.
Cette installation faisait penser à un cabinet de curiosités.
Patrick Imbard : Performance aborde le corps
humain comme instrument idéologique. Là, le corps est
au service de l'exploit sportif. Anthropométrie aborde le problème
du corps dans l'imagerie médicale actuelle. Il est question d'un
corps instrument de connaissance pour la recherche médicale.
Avec nologie, science du vin, y aurait-il une autre lecture du
corps ?
Miguel Chevalier : J'ai eu l'opportunité
de concevoir des uvres pour un lieu très particulier que
sont les chais et cuviers du Château Pichon Longueville Comtesse
de Lalande. Riche de son passé lié à l'histoire
de son cru, ce lieu d'exposition atypique m'a inspiré un ensemble
d'uvres tirées de la mythologie grecque. Une bacchanale
était pour moi l'expression de toutes les ivresses. Cette installation
in situ est construite comme un parcours initiatique qui n'est pas sans
rappeler le projet Arcadie - jardin eau numérique. Ici, dans
ce domaine viticole, les uvres ont pris place dans le cuvier de
vinification en inox entièrement informatisé.
Une série de pièces séquentielles
occupait les mezzanines surplombant les cuves, et retraçait l'élaboration
de ce grand cru.
Dans le chai monumental étaient projetés,
entre les barriques au fond des allées, des univers numériques
inspirés de la mythologie dionysiaque et de l'univers du sacré.
Le vin est, depuis ses origines, chargé de connotations religieuses,
sociales, économiques et culturelles. Symbole païen sous
l'égide de Dionysos, le vin suscitait, pensait-on, l'inspiration
surnaturelle. Il provoquait des transes mystiques. Ainsi célébrait-on
à chaque récolte le dieu. Par la suite, le christianisme
a repris à son compte le mythe de Dionysos. La place qu'on accordait
au vin est devenue aussi un instrument liturgique.
Quelques pièces de cette installation
sont restées sur place.
MUTATIONS
Patrick Imbard : En 1998, tu as construit une
uvre complexe et importante à Boulogne-Billancourt. Cette
installation interactive se présentait comme la synthèse
de tes précédents travaux. On y retrouvait, entre autres,
l'idée d'un gigantesque container. Des images en 3D évoluaient
à l'infini dans un puits situé dans une chambre noire.
L'univers numéri-que présenté était le résumé
d'expériences picturales multiples. La vision aérienne
d'un lieu géographique avait été abordée
dans la série d'uvres portant le titre Méta-cité.
La spirale binaire avait été évoquée dans
Oro negro. Les structures fractales en trans-formation avaient été
tirées d'un ensemble d'uvres répondant au titre
de Autre Nature. Le dispositif du puits rappelait Anthropométrie.
Dans quelle mesure, à la fin du XXe
siècle, il t'a paru opportun de concevoir une uvre aussi
ambitieuse ? Cette uvre fin de siècle était-elle
un résumé, une synthèse, une conclusion ou un point
d'orgue dans ton art ?
Miguel Chevalier : Cette uvre était
une commande de la ville de Boulogne qui inaugurait son nouvel espace
culturel.
Boulogne-Billancourt, par sa situation géographique
entre Paris et une boucle de la Seine, a vu son économie prospérer
au xixe siècle grâce aux blanchisseries industrielles.
L'industrie mécanique liée à l'aviation et à
l'automobile s'est développée au xxe siècle d'une
manière spectaculaire. Boulogne est devenue la capitale de la
locomotion terrestre et aérienne avec les usines Renault, Farman,
Voisin et Salmson.
De plus, des studios de
cinéma se sont implantés dans cette même
ville. Je veux rappeler qu'Étienne Jules Marey, qui
préfigure le cinéma avec l'invention de la
chronophotographie, habitait Boulogne et que c'est là
qu'il avait ouvert ses laboratoires
expérimentaux.
C'est à la lumière de
l'histoire de cette cité des temps modernes que j'ai
abordé cette pièce appelée Croissances
& Mutations. J'avais aussi en tête l'idée
que Boulogne-Billancourt est aujourd'hui la ville des
technologies de pointe. Sont présents dans cette
ville l'informatique, l'audiovisuel et toutes les
activités tertiaires les plus
avancées.
Patrick Imbard : Intégrant toutes ces
données, comment as-tu mis cette uvre en place ?
Miguel Chevalier : L'espace qui m'était
proposé n'avait rien d'un lieu d'exposition habituel, puisqu'il
s'agissait d'un hall immense baigné de lumière. L'idée
de créer un double espace s'est imposée. Une structure
métallique parallélépipèdique de 10 mètres
de hauteur était un hommage à la chambre noire d'Étienne
Jules Marey. Deux escaliers-passerelles conduisaient le visiteur à
2,5 mètres du sol, et donnaient accès à cet espace
intérieur. Une coursive dominait un puits d'images.
Patrick Imbard : Comment le spectateur intervenait-il
sur l'uvre ?
Miguel Chevalier : Le spectateur pouvait intervenir
grâce à quatre interfaces disposées à chaque
angle de la mezzanine. Il jouissait d'une vision globale et immédiate
dans un tourbillon d'images virtuelles 2D et 3D. Resurgissaient des
fragments de la mémoire sonore et visuelle de la ville de Boulogne-Billancourt
mêlée à mon imaginaire.
Un dispositif de capteurs, à l'intérieur
de ces interfaces, permettait entre autres d'afficher treize univers
virtuels fonctionnant à des rythmes différents. Le spectateur
pouvait également modifier, en temps réel à partir
d'une autre interface, la création musicale écrite spécialement
par le compositeur japonais Atau Tanaka.
Patrick Imbard : À ce sujet, quel rôle
la musique a-t-elle joué dans ton uvre ?
Miguel Chevalier : La place de la musique dans
mes installations joue un rôle de plus en plus important, car
elle enrichit mon uvre.
J'ai été attentif à différents
compositeurs et musiciens comme Fred Wallich, Jean-Luc Bardyn, Raphael
Elig ou encore Gérard Hourbette. Ce dernier a donné une
ampleur indéniable à l'installation Périphérie.
L'espace sonore était rythmé par des temps très
forts, qui alternaient avec des plages musicales plus subtiles et douces.
Mon uvre y gagnait en lisibilité. Atau Tanaka m'a permis
de comprendre comment la musique inter-active crée de manière
plus évidente encore des passerelles avec l'image. La composition
musicale est évolutive et sans fin. Image et musique se rencontrent
en un même lieu.
Suivant un même ordre d'idée,
j'ai pour ambition de faire rencontrer image, poésie et roman
en collaboration avec l'écrivain Jean-Pierre Balpe, qui invente
des générateurs d'écritures.
Patrick Imbard : Le caractère interactif
est-il une donnée essentielle dans ton uvre ? Le retrouve-t-on
dans d'autres créations ?
Miguel Chevalier : L'interactivité m'a
donné l'idée de créer une installation intitulée
La Danse des pixels. Cette installation a été présentée
à la gare Saint-Lazare. Cette pièce était en référence
à La Danse de Matisse. Le visiteur était invité
à pénétrer dans un espace semi-ouvert dans lequel
il pouvait choisir parmi une série de trente personnages. Chaque
personnage pouvait être isolé, et les spectateurs pouvaient
intervenir directement sur la création en modifiant les couleurs
et les formes à l'aide d'une souris. Mis bout à bout,
ces personnages constituaient une sorte de ribambelle que le public
pouvait imprimer et emporter. Cette pièce est bien sûr
un clin d'il à la série Do it yourself de Warhol.
Patrick Imbard : Les galeries, les centres d'art
contemporain, les musées sont-ils prêts techniquement à
présenter ces nouvelles productions artistiques ?
Miguel Chevalier : J'aime travailler en étroite
collaboration avec les directeurs et conservateurs de ces lieux. Parfois,
il est difficile pour eux de modifier structurellement leur espace et
d'avoir le matériel adéquat pour présenter ces
uvres dans des conditions idéales, mais ils s'y essaient.
Patrick Imbard : As-tu des projets sur Internet
?
Miguel Chevalier : J'ai actuellement deux sites
Internet, Massivement parallèle et les 101 Dalmatiens, qui présentent
des uvres interactives propres à ce médium. Ces
créations qui m'appartiennent sont en dépôt dans
un espace virtuel, et visibles n'importe où dans le monde à
partir du moment où l'on a accès au Web. Les internautes
peuvent se connecter à treize pièces différentes
et télécharger quatre d'entre elles. Ce sont quatre estampes
numériques numérotées de 1 à l'infini. L'internaute,
s'il le souhaite, peut me demander un certificat d'authenticité
par e-mail. Une telle pratique conduit à s'interroger sur l'image
à l'heure de sa reproductibilité électronique.
Patrick Imbard : La reproductibilité électronique
ou mécanique signifie-t-elle que chacun d'entre nous sera capable
de produire des Miguel Chevalier ?
Miguel Chevalier : Capable certainement, mais
l'uvre n'échappe pas à mon contrôle pour autant,
puisqu'elle est systématiquement répertoriée en
temps réel. Je tiens un fichier de toutes les uvres réalisées,
et je compte bien en éditer prochainement le catalogue raisonné.
Peut-être utiliserai-je comme support le DVD de manière
autonome. Un site internet sera accessible on line.
Je n'ai pas d'inquiétude en
matière de falsification de mes uvres, car les
technologies évoluant très vite, il faudra se
servir des ordinateurs et des logiciels de l'époque,
qui pour la plupart ont déjà
disparu.
Patrick Imbard : Vers quels horizons nouveaux
va se diriger ta création ?
Miguel Chevalier : Je pense rester fidèle
au thème du réseau, qui est plus que jamais présent
dans notre environnement. Il y aura de nouvelles propositions technologiques
qui me permettront des expressions originales avec la fusion d'Internet,
de la téléphonie et de la télévision numérique.
Je veux être constamment à l'écoute
de mon siècle, quand bien même celui-ci bouscule nos idées
reçues. Je voudrai que l'amateur d'art s'implique dans l'image,
qu'il soit au centre de l'uvre qui lui sera livrée sur
de grands écrans plats à cristaux liquides par exemple.
J'imagine une uvre interactive programmée
à distance à partir d'un ordinateur centralisé,
et constamment réactualisée en fonction des goûts
du collectionneur. L'actualité, le cycle des saisons pourraient
être les paramètres nécessaires à l'évolution
de l'uvre.
L'histoire qui se déroule au fil
du temps se redéfinit sans cesse, et je voudrai me situer parmi
ces artistes qui sont non seulement à l'écoute de leur
siècle, mais encore capables de véhiculer les idées
de leur temps avec les moyens de leur temps.
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