ARTIFICES / ARTEFACTS
Du baroque au virtuel, l'artifice comme art du
multiple diversifiant toute réalité, règne en maître.
Entre apparence et illusion, il se déploie en jeux de miroirs
et d'abîmes, à la recherche d'effets imitant le peu de
réalité d'une vie feinte. Vrai stuc et faux marbre, corps
marmoréens, vie peinte des chevaux et géants du Palais
du Té, façades en trompe-l'oeil, amour du décor
et des anamorphoses, l'artifice pratique partout une démultiplication
de la vision. Anti-naturaliste, il s'invente et s'épuise en manières,
pour mieux se mettre en scène. Dans ses transparences et dimensions
fictives, ses enveloppes secrètes, à travers toutes les
déformations et désintégrations de l'être,
il proclame que tout est instable, flux et éphémère.
Comme Daphnée devenue laurier et végétal, il est
puissance de métamorphoses permanentes, exploration de l'infra
et du surpra-humain. Un défi à la raison et une folie
du voir, où l'on capture son propre désir d'infini.
Mais avec l'art numérique,
cette culture de l'artifice devient celle des artefacts.
Voir c'est construire, créer des êtres fictifs
et remettre en cause la distinction philosophique
occidentale entre la nature et l'artifice, au profit d'une
hybridation générale liée aux
transformations supra-anthropologiques du présent.
Effets de serre, plantes, arbres et paysages artificiels,
baroque végétal et floral chaotique,
matières volatiles et volatilisées, partout
l'art des effets engendre des images simulées sans
réfèrent immédiat. Avec tous ces
leurres, les distinctions des êtres et des corps
s'effacent. Car au fond, où commence et où
finit la vie ? Il n'y a partout que superpositions, vitesses
et temps comprimés, propre à une contre-nature
envahissante où l'artifice est de plus en plus
maîtrisé.
Dès lors, voir c'est voir
à travers, comme dans un "Grand verre" ou une serre
qui fait rêver à toutes les architectures de
verre modernistes. Le monde réduit à un prisme
à lumière, redouble l'artifice en artefact et
art du faux. Manipulant la vision, les architectures
d'images créent un espace froid et
indifférent, où l'intérieur et
l'extérieur communiquent. Une enveloppe, une peau,
une traversée multifacettes, où les artefacts
débouchent sur une sorte de jardin digital
imaginaire. Une véritable Arcadie numérique,
qui pousse la logique de l'artifice jusqu'à
réaliser des jardins et des théâtres
d'eau synthétiques, où tout est virtuel.
Mais au fond, toute Arcadie n'est-elle pas aussi
ambivalente que l'artifice ? Déjà, dans les Bergers d'Arcadie
de Poussin, la nostalgie le disputait à l'énigme de la
mort : et in Arcadia ego (en Arcadie je suis), telle était l'épitaphe
écrite sur le tombeau. A moins que je ne sois plus totalement
immergé et perdu dans la jouissance instantanée et le
défilé des images. Au point que les simulations et simulacres,
tellement décriés par la philosophie platonicienne, se
sont substitués à tout "être" des choses. La culture
des artefacts n'est-elle pas la cartographie de notre monde, et de tous
les mondes possibles, dans un devenir machinique sans fin ?
Copyright 2000 Christine Buci-Glucksmann
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