MÉGALOPOLIS ET NOMADISME
"Ville spatiale", "ville suspendue", "ville archipel",
"ville invisible" : les architectes n'ont cessé de rêver
à une ville autre, comme les villes idéales de la Renaissance.
Et cette ville est advenue : la non-ville du XXe siècle, une
méta-cité ou une mégalopolis : Tokyo, Mexico ou
Los Angeles, et les autres. Sans début ni fin, sans centre ou
pluricentrée, tout juste ceinturée d'un circulaire ou
d'un périphérique, à moins qu'elle ne soit éventrée
par des d'autoroutes et des noeuds routiers, la mégalopolis n'est
plus qu'un immense réseau, impossible à parcourir ou à
connaître en totalité. Une ville virtuelle, dont je n'aurais
qu'un schéma spatial, une carte élaborée peu à
peu et faite d'expériences et de trajets, bien loin du flâneur
baudelairien ou benjaminien. Des passages partout : proximités,
interactions, lointain proche et lointain plus inaccessible, des transports
et toujours des transports. La mégalopolis est au fond la conscience
planétaire de l'urbain, sa mondialisation et sa globalisation.
Une perversion, inversion et métamorphose du devenir de toute
ville. Car si une ville, au sens historique du terme suppose des routes,
des circuits et des stratifications-un réseau avec son centre
- ici ce sont les réseaux qui créent l'urbanité
de mégamachines sans limites. Tels d'immenses montages et collages
d'hétérogénéités architecturées,
qui exigent en permanence de "refaire" de la ville. Si bien que le devenir-ville
s'engendre désormais de lui-même, en un chaos de dynamismes
et de flux non programmables.
De telles énergies de "territorialisation"
et de "déterritorialisation", donnent naissance à un nouveau
nomadisme. Personnes déplacées et exclues, ou personnes
branchées de prothèses technologiques variées,
téléphones et portables en tout genre, gènèrent
toute une "culture de l'incapsulation" (Michael Sorkin), qui met en
crise les anciens partages entre le privé et le public. La mégalopolis
comme théâtre et ring d'un "Combat des images", où
peu à peu je me transporte avec une partie de ma maison. Du sport,
comme modèle : vite, très vite, extra-rapide, dopé,
entre apparition et disparition. Une compétition permanente,
où l'oeil-monde de l'éphémère est livré
à un nouvel icarisme. Celui des aéroports et des regards
aériens vus du ciel, et celui d'un "individualisme de masse"
(Paul Virilio) sur terre. Ici, les distances s'abolissent dans un présent
éternel où les frontières se fluidifient. Si dans
le mythe d'Icare, fou d'infini, chutait en perdant ses ailes technologiques
brûlées par le soleil, désormais l'infini n'est
plus qu'un plan horizontal d'immanence. Nos ailes ne sont que spots
et bits de lumière fluide et numérique. C'est dans ces
plis électroniques que nous naviguons, tel le nouvel Icare, ou
le nouvel artiste, du XXIe siècle. La carte est le paysage, et
le paysage une mégalopolis artificielle et virtuelle.
Copyright 2000 Christine Buci-Glucksmann
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