RÉSEAUX ET FLUX
Paysages et matières artificielles, multitudes
et multiplicités, site d'un temps éphémère,
le monde est une toile où nous habitons désormais, un
monde de réseaux, où tout se vend et circule dans une
téléprésence généralisée.
Un monde en direct et en différé, comme une immense pieuvre
tentaculaire. Car à la différence de la culture des objets,
avec sa stabilité et ses repères anthropogènes,
la culture des flux nous délocalise et nous dissémine.
Un immense rhizome s'est peu à peu substitué à
l'arbre généalogique de nos racines. Or le rhizome, celui
de Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux, est un plan et un "plateau"
horizontal, qui procède par élargissement progressif,
dans un devenir sans fin. Telle une carte à entrées multiples,
il pratique la véritable sagesse des plantes rhizomatiques :
quand on les coupe, elles repoussent, sans produire pour autant des
racines. Les réseaux sont de tels rhizomes multiples et complexes,
soumis à tous les virus. Des rhizomes-processus, où je
navigue et me perds, dans une mémoire courte qui autorise tous
les oublis.
Proliférer, se diversifier, se démultiplier,
se connecter, s'informer, s'érotiser : le monde des réseaux
ressemble à celui de Borgès avec son babélisme
sans fin. Mais il a aussi ses modèles de complexité, ses
créations de formes et son expérimentation frontière,
entre science et art. Faites de plis, de flux, de turbulences, les formes
s'inscrivent dans le passage du temps, où elles dessinent toutes
sortes d'inflexions.
Copyright 2000 Christine Buci-Glucksmann
|